Qu’est-ce que le temps ? Réponse

Saint Augustin disait que tout le monde croit savoir ce qu’est le temps, mais dès que l’on demande de le définir, personne ne sait plus: « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais; mais, si on me le demande, et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus ». Blaise Pascal considérait que le temps fait partie de ces notions évidentes, sur lesquelles tout le monde s’entend assez, mais néanmoins indéfinissables. Ce sont les souvenirs, les rêveries et le changement (comme le vieillissement) qui nous donnent l’idée que le temps « a passé ». Il faut néanmoins distinguer, deux conceptions fondamentales du temps en philosophie: le temps physique (mesuré par la montre, le calendrier, la chronologie,…) et le temps vécu en notre conscience.

Le temps psychologique

La durée intérieure

Henri Bergson (1859-1941) distingue temps et durée. Pour Bergson, un temps mesuré (avec un chronomètre, une montre, un calendrier, etc.) est un temps divisé et spatialisé, donc un temps nié comme durée. Il utilisera la métaphore du cinématographe pour illustrer son point de vue: ce que nous voyons sur l’écran au cinéma n’est pas un mouvement, mais une succession rapide d’images fixes légèrement différentes les unes des autres. De la même manière que la durée, le mouvement est ici trahi. Pour Bergson, le temps n’est pas une donnée de la conscience. Ce qui est éprouvé ne peut être divisé et se révèle donc non mesurable car la conscience est un flux homogène. Tandis que le temps est extérieur à l’homme, la durée lui est proprement intime.

La relativité du temps psychologique

A l’inverse du temps des horloges, le temps psychologique/subjectif (ou encore « durée intérieure » pour Bergson) diffère d’un individu à l’autre, d’une société à l’autre, d’une époque à l’autre, d’un moment de vie à l’autre. L’ennui éternise le temps, au contraire, une succession rapide d’événements le raccourcit. De même, une heure de repos n’est pas égale à une heure de travail, une heure de joie à une heure de peine et une heure de plaisir à une heure de souffrance.

Il faut noter que la physiologie y est pour beaucoup dans cet écoulement subjectif du temps. C’est en effet notre activité cérébrale qui nous fait « sentir » le temps. Les organes des sens collectent des informations sur le monde extérieur qui sont transmises au cerveau lequel a la tâche de les assembler pour constituer une représentation mentale. Cet acte cérébral est, selon le neurobiologiste Francisco Varela, ce qui nous donne la sensation du temps. Cet action, durant de 0,01 à 0,1 seconde nous donne la sensation du « présent ». Avec l’âge, cette durée du « présent » se rétrécit, ce qui a pour conséquence la sensation d’une accélération du temps.
Enfin, l’impression de l’écoulement du temps est due à la succession des représentations mentales. Chaque état émergent (représentation mentale) bifurque à partir du précédent, le chevauchant même, provoquant ainsi la sensation de la continuité du temps…

Les trois directions du temps vécu

Le présent est au temps ce que le point est à la ligne géométrique. Il s’agit d’une interface, d’une limite sans épaisseur, entre le passé et le futur. Ce présent atomique, coincé entre un passé récent et un futur proche, est aussi le temps de la conscience. Le souvenir et la préméditation n’appartiennent pas respectivement au passé et au futur mais au présent. Ainsi, Saint Augustin (354-430) distingue dans ses Confessions trois temps:

  • Le présent du passé: la mémoire.
  • Le présent du présent: la conscience actuelle ou l’intuition directe.
  • Le présent du futur: l’attente.

Le passé est le temps de la nostalgie et de l’imaginaire (l’introduction « il était une fois… » des contes, les mythes, etc.) et il fait ce que nous sommes aujourd’hui, de la même manière qu’un meuble peut être qualifié d’ancien parce que justement il est ancien. Le futur est au contraire à la fois le temps de l’espérance, des projets, et de la crainte (les aléas imprévisibles de la vie et la mort prévisible).
Notons que le présent n’a de sens que par rapport au passé et au futur: ce que je fais et ce que je suis a en effet sa source dans le passé et son embouchure dans le futur.

Le temps physique

La mesure du temps

Si le temps psychologique (ou « durée intérieure ») est celui que nous vivons en notre conscience, le temps physique est celui des horloges.
John Locke (1632-1704) notera ce paradoxe: alors que tous les peuples mesurent le temps par le mouvement (pendules, mouvement des astres, etc.), les philosophes venus après Aristote définissent le temps comme mesure du mouvement. Aristote disait que le temps est le nombre du mouvement (nombre d’oscillations d’un pendule, de révolutions scolaires, etc.), le temps pouvant donc ainsi être associé au nombre.

Saint Augustin, contre ceux qui liaient le temps aux mouvements des astres, répondait que « si les astres du ciel s’arrêtaient et que la roue du potier continuât de tourner, est-ce qu’il n’y aurait plus de temps pour en mesurer les tours ? » (Les Confessions). De la même manière, Locke remarque que nous sommes capables d’évaluer l’âge de l’univers en années, alors qu’à sa naissance, les révolutions solaires n’existaient pas, les systèmes solaires n’étant pas formés: il n’est donc pas nécessaire qu’un phénomène coexiste avec le mouvement pour que nous puissions en mesurer la durée.

Entre deux horloges, Henri Poincaré (1854-1912) affirmait que l’on ne peut pas dire que l’une est bien réglée et l’autre non, mais seulement que l’une est plus utile que l’autre. En effet, il n’y a pas de mesure vraie du temps: seulement des mesures plus commodes que les autres, simplement à cause du fait que l’on mesure le temps avec du temps. L’idée de mesure vraie est donc un non-sens. La seule condition nécessaire cependant pour qu’un instrument puisse servir de mesure du temps est la régularité.

La relativité du temps physique

Le physicien Isaac Newton (1643-1727), avec ses lois de la mécanique, donna un caractère universel au temps: il définit le mouvement des corps dans l’espace en précisant leurs positions et leurs vitesses à des instants successifs. C’est par rapport au temps que le physicien étudie les changements de position, de vitesse, de température, de densité, d’énergie, etc. C’est un temps unique, absolu et universel. C’est-à-dire qu’il est le même pour tous les observateurs.
En 1905, la théorie de la relativité d’Einstein (1879-1955) constitua une véritable révolution à la fois scientifique et philosophique: le temps physique perdit son caractère rigide et universel. On découvre alors qu’il s’écoule différemment en fonction de la vitesse de l’observateur. Plus la vitesse de celui-ci est grande, plus le temps s’écoule lentement. Espace et temps sont ainsi étroitement liés (c’est pour cela que l’on parle du concept « d’espace-temps »).
Cependant, le temps gagné commence à être perçu seulement lorsque l’on s’approche de la vitesse de la lumière. Ainsi, un observateur qui se déplace à 87% de la vitesse de la lumière verra son temps ralentir de moitié. A 99% de la vitesse de la lumière, le temps ralentit sept fois. A 99,9 % de la vitesse de la lumière, il ralentit de 22,4 fois. En revanche, l’observateur ne verra de son point de vue aucun changement: il ne gagnera pas ainsi en espérance de vie mais, en quelque sorte, « voyagera » dans le futur.
Une autre conséquence de la théorie de la relativité est que le temps s’écoule non seulement différemment en fonction de la vitesse mais aussi en fonction de la gravité: le temps s’écoule ainsi plus lentement près d’un trou noir.

Peut-on nier la réalité de la flèche du temps ?

A l’échelle subatomique, le temps n’est plus unidirectionnel. Les équations des physiciens peuvent être prises par les deux bouts, elles ne violeront pas les lois de la physique. Ces lois sont invariantes par renversement du temps. Ainsi, selon un certain nombre de théoriciens de la physique quantique, il n’existe pas de flèche du temps absolue. Il ne s’agirait que d’ « une adaptation de la vie et de la conscience aux exigences de l’univers quadridimensionnel » (Olivier Costa de Beauregard).

Le temps en lui-même pourrait bien être immobile. Ainsi, il est possible de concevoir le temps comme un grand livre dont le lecteur, qui tournerait les pages une à une, serait la conscience: les pages passées n’ont pas cessé d’exister et les pages futures existent déjà. Imaginez un homme, écrit saint Thomas d’Aquin (1225-1274), monté sur une haute tour et qui voit d’un seul regard passer par un chemin des voyageurs qu’il n’apercevrait que l’un après l’autre s’il était placé plus bas. Du haut de la tour, il saisit tous les actes successifs des individus (pour saint Thomas, cet homme en haut de la tour symbolise Dieu qui, du haut de l’éternité, embrasse d’un seul regard le passé, le présent et le futur). Cela signifierait que notre présent dépend non seulement de causes passées mais aussi d’anti-causes futures (finalité).
Aristote doutait déjà en son temps de l’existence d’un écoulement du temps sans l’existence de l’âme: « On pourrait douter de l’existence du temps sans l’existence de la psyché. En effet, si l’on n’admet pas l’existence du nombrant, il n’y a pas non plus de nombre. Mais s’il est vrai que dans la nature des choses seule la psyché – ou l’intelligence qui est dans la psyché – a la capacité de nombrer, l’existence du temps sans celle de la psyché est impossible. »

Nous pouvons donc distinguer le temps psychologique, appelée aussi « durée », qui est celui que l’on éprouve en soi-même, intime et indivisible; et le temps objectif, qui est celui de la mesure du temps. Remarquons pour finir le caractère irréversible autant du temps physique que du temps psychologique, ce qui lui confère un aspect tragique (la vieillesse et surtout la mort qui se profile à l’horizon): d’où le besoin irrépressible de ne pas « perdre » son temps, car un temps « perdu » l’est définitivement.

Source : http://philosophie.philisto.fr/cours-23-qu-est-ce-que-le-temps-.html

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