Lettres persanes – Résumé


Montesquieu

Lettres Persanes

Roman publié en 1721

Montesquieu_1728


Sommaire

Lettres I à X 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10
Lettres XI à XIV 11 12 13 14
Lettres XV à XXIII 15 16 17 18 19 20 21 22 23
Lettres XXIV à XXVII 24 25 26 27
Lettres XXVIII à XLV 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37
38 39 40 41 42 43 44 45
Lettres XLVI à LXV 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55
56 57 58 59 60 61 62 63 64 65
Lettres LXVI à LXXXIV 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75
76 77 78 79 80 81 82 83 84
Lettres LXXXV à XCI 85 86 87 88 89 90 91
Lettres XCII à CXI 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101
102 103 104 105 106 107 108 109 110 111
Lettres CXII à CXXIII 112 113 114-122 123
Lettres CXXIV à CXLVI 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133-137
138 139 140 141 142 143 144 145 146
Lettres CXLVII à CLXI 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156
157 158 159 160 161

Lettres I à X
Le début du voyage : d’Ispahan à Erzeron[1]

Lettre I. Usbek à son ami Rustan, resté à Ispahan : le voyageur justifie son départ. S’il a quitté son pays, c’est pour « chercher laborieusement la sagesse », pour être éclairé par une autre lumière que celle de l’Orient. Qu’en pense-t-on à Ispahan ?

Lettre II. Usbek au premier eunuque noir de son sérail : il faut veiller à ce que ses femmes soient étroitement surveillées. Qu’elles soient maintenues dans les bornes du devoir et de la pudeur, au milieu des plaisirs innocents et loin de tout homme !

Lettre III. Zachi, femme d’Usbek, écrit au maître absent le désespoir de la séparation, que ne cessent de raviver les tendres souvenirs de l’amour naguère partagé.

Lettre IV. Zéphis, autre épouse, se plaint de la tyrannie du premier eunuque : ce « monstre » veut lui ôter de force une esclave trop aimée. Zélide, aux mains si adroites pour… la parure.

Lettre V. Réponse de Rustan à Usbek : à Ispahan on ne parle que du voyage entrepris. Par légèreté d’esprit ? À cause de quelque chagrin ? Pourquoi avoir abandonné femmes, parents, amis pour « des climats inconnus aux Persans » ?

Lettre VI. Usbek à un autre ami, Nessir : le voyageur, arrivé à Erzeron, dit sa nostalgie de la patrie, son angoisse aussi, sa « jalousie secrète », à savoir ses femmes laissées à elles-mêmes, sous la garde d’esclaves vils, lâches et peu fidèles.

Lettres VII. Fatmé, autre épouse, adresse une lettre brûlante de passion à Usbek ; elle jure au bien-aimé une fidélité sans failles. Quelle cruauté de la priver des seuls baisers qui puissent combler ses désirs ! Quel ennui de continuer à parer une beauté devenue inutile !

Lettre VIII. Usbek confie à Rustan le véritable motif de son voyage : il lui fallait quitter une cour corrompue où il osait être vertueux et démasquer le vice, s’attirant par là toutes sortes d’inimitiés. Il a donc préféré s’exiler sous prétexte de s’instruire dans les sciences de l’Occident.

Lettre IX. Le premier eunuque envoie une longue confession, le récit de sa vie malheureuse, à Ibbi, le serviteur qui accompagne Usbek. Ce ne sont que plaintes et récriminations sous la plume de l’esclave mutilé[2], dont le seul plaisir est de persécuter des femmes qu’il hait, et le constant tremblement de les voir se venger grâce au pouvoir de leurs charmes, de leurs étreintes, sur le maître et l’époux.

Lettre X. Mirza, ami d’Usbek et de Rica, se désole de leur absence. Usbek n’était-il pas « l’âme de [leur] société » ? de leurs discussions sur la morale ? Que penser au juste de la vertu, de la justice, du bonheur ?

[1] Autrement dit de la capitale de la Perse à celle de l’Arménie turque, dans l’Anatolie du nord-est.
[2] Un eunuque est un homme castré ; étymologiquement, c’est le « gardien de la couche ».

Lettres XI à XIV
Histoire de Troglodytes

Lettre XI. À Mirza qui lui a demandé « si les hommes étaient heureux par les plaisirs et les satisfactions des sens, ou par la pratique de la vertu », Usbek choisit de répondre non par « une philosophie subtile », mais par « un morceau d’histoire ». Il y avait en Arabie « un petit peuple appelé Troglodyte[1] », si féroce et si méchant qu’il ignorait tout principe d’équité ou de justice. Après avoir tué leur roi, d’origine étrangère, lequel s’efforçait de corriger leur mauvais naturel, les Troglodytes massacrèrent les magistrats qu’ils s’étaient donnés, pour ne plus vivre que dans l’anarchie et l’égoïsme le plus complet, refusant tout partage, se volant femmes et terres, se maltraitant et s’attaquant les uns les autres. Lorsqu’une épidémie ravagea leur pays, ils manifestèrent la plus noire ingratitude envers l’habile médecin qui parvenait à les guérir.

Lettre XII. Deux familles, justes et généreuses, échappèrent à la mort. Contrairement aux autres, elles pensaient que « l’intérêt des particuliers se trouve toujours dans l’intérêt commun ». Les nouveaux Troglodytes qu’elles engendrèrent se mirent à mener une vie heureuse et tranquille, champêtre et communautaire, au milieu d’une nature prodigue de ses fruits. Une religion « naïve[2] » vint adoucir encore leurs mœurs et accroître leur bonheur ; ils célébraient avec ferveur les grandeurs et les bienfaits des dieux justes et bons.

Lettre XIII. Leur vertu et leur générosité poussaient les Troglodytes à sans cesse s’entraider, à ne souhaiter que le bonheur et la prospérité de leurs parents et amis. Des peuples voisins, jaloux, résolurent un jour de les envahir et d’enlever leurs troupeaux. Les Troglodytes offrirent spontanément de partager leurs biens avec les envieux, mais, quand ceux-ci entrèrent, armés, dans leurs tentes, ils se défendirent avec héroïsme, jusqu’à ce que la Vertu triomphât de l’Injustice.

Lettre XIV. Grossissant tous les jours, le peuple des Troglodytes voulut se donner un roi et déférer la couronne à « vieillard vénérable par son âge et par une longue vertu ». Celui-ci refusa avec des larmes, et tint un discours à ses concitoyens pour les mettre en garde contre un gouvernement qui ne pourrait que les éloigner de la vertu et les faire retomber dans les errements de leurs ancêtres : l’ambition, la cupidité, une « lâche volupté » et l’abandon de la Vertu, le seul « joug » qu’il faille accepter.

[1] Troglodyte : mot à l’étymologie controversée : celui qui se nourrit de fruits et de légumes ou celui qui habite une demeure creusée dans le roc.
[2] Tout comme dans la nature, est naïf, dans la langue classique, ce qui est naturel, vrai, sincère…

Lettres XV à XXIII
Poursuite du voyage : d’Erzeron à Livourne[1]

Lettre XV. Le premier eunuque à Jaron, eunuque noir accompagnant Usbek : c’est l’amitié ou plutôt un véritable attachement paternel qui a poussé naguère le chef de eunuques à veiller sur l’éducation du jeune esclave, et qui l’incite pour l’heure à presser « son fils » de se garder des souillures qu’il risque de contracter parmi les ennemis du prophète. Les voyageurs feront bien, à leur retour, d’accomplir le pèlerinage purificateur de la Mecque.

Lettre XVI. Usbek au mollak Méhémet-Ali, « gardien des trois tombeaux, à Com[2] » : celui qui se retrouve au milieu des peuples profanes demande au savant et pieux religieux de l’aider de ses conseils et de prendre soin de son âme, en lui adressant ses « lettres sacrées ».

Lettre XVII. Usbek au même : le doute tourmente le voyageur. Pourquoi tous ces interdits promulgués par le Prophète : ne pas manger du porc, ne pas toucher un cadavre ? Pourquoi laver sans cesse son corps pour purifier son âme ? Les choses ne sont en elles-mêmes ni pures ni impures ; ce sont les répugnances, les sens surtout qui les dictent telles, et comme les sensations varient selon les individus, agréables pour les uns, désagréables pour les autres, on ne peut fixer sur leur témoignage des règles de vie universelles, ce qui remet en cause les distinctions établies par le divin Prophète, et par la « Loi, qui a été écrite de la main des Anges ».

Lettre XVIII. Réponse de Méhémet-Ali, « serviteur des prophètes » : il suffit de lire les Traditions des Docteurs[3] pour apaiser ses doutes. Qu’Usbek cesse, avec les profanes, de s’abandonner à une vaine philosophie ! Qu’il écoute les propos du Prophète aux Chrétiens et aux Juifs qui voulaient l’éprouver ! Si le cochon, le rat, le chat sont des animaux immondes, c’est parce qu’ils sont nés parmi les ordures de l’arche de Noé, ainsi que le prouve le récit de Japhet, fils de Noé[4]. C’est leur ignorance des Livres saints qui pousse les hommes au doute.

Lettre XIX. Usbek à Rustan : les voyageurs sont arrivés à Smyrne[5]. La traversée de l’Empire ottoman[6] a révélé ses faiblesses et sa décadence : bachas[7] et milices sans frein ni loi, villes désertes, campagnes désolées, abandon du commerce, des arts et de tout progrès… La Turquie n’est plus qu’un « corps malade », victime d’un despotisme qui la ruine, et proie offerte aux triomphes de quelque conquérant.

Lettre XX. Usbek à Zachi : le maître dit sa fureur et sa jalousie à celle qu’on a trouvée seule avec Nadir, un eunuque blanc, lequel paiera de sa tête son infidélité et sa perfidie. Les lois du sérail ont été bafouées, même si la coupable n’est pas allée, comme l’espère son époux, jusqu’à se dévêtir – ou pire encore ! – devant son complice. Zachi ne prenait-elle pas aussi des familiarités indécentes avec la jeune Zélide ? Que la femme indigne prenne exemple sur Roxane, la nouvelle épouse, aussi vertueuse que belle !

Lettre XXI. Usbek au premier eunuque blanc : vives admonestations et menaces pour celui qui a souffert la perfidie de Nadir, qui a oublié que seuls les esclaves noirs peuvent accéder à l’appartement des femmes, en raison de leur laideur repoussante. Tous les eunuques ne sont que de « vils instruments » au service de la fantaisie et de la toute-puissance de leur maître. La mort les punira, s’ils s’écartent de leur devoir.

Lettre XXII. Jaron au premier eunuque noir : Usbek, torturé par la jalousie et les soupçons, a décidé de renvoyer à Ispahan les esclaves qui l’accompagnent pour renforcer la garde de ses femmes. Sous les ordres de son chef, Jaron remplira ses fonctions avec la sévérité et la fidélité requises.

Lettre XXIII. Usbek à son ami Ibben : voici les voyageurs arrivés à Livourne, première ville chrétienne à découvrir, avec ses singularités, dans les édifices, dans les habits et les coutumes. Les femmes y jouissent d’une grande liberté : elles n’ont qu’un voile, elles peuvent regarder les hommes à travers des jalousies[8], et fréquenter à leur aise les mâles de leurs parenté.

[1] Ville d’Italie, en Toscane ; important port de commerce et de voyageurs.
[2] Com : ville sainte d’Iran, qui contient le tombeau de la vénérée Fatima, fille de Mahomet et épouse du calife Ali.
[3] Commentaires développés en marge du Coran par la théologie musulmane.
[4] Noé : le juste qui, avec les siens, échappa au Déluge suscité contre les hommes par la colère de Dieu, en s’enfermant dans l’arche de bois.
[5] Fort et métropole commerciale de la Turquie, au bord de la mer Égée (aujourd’hui Izmir).
[6] Montesquieu parle de « l’emprise des Osmalins », du nom d’Osman, fondateur de la dynastie ottomane ; ottoman est une déformation d’Osmalin.
[7] Bachas (ou pachas) : généraux ou gouverneurs turcs.
[8] Jalousie : fenêtre pourvue de treillis de bois et de métal, et permettant de voir sans être vu.

Lettres XXIV à XXVII
Les deux Persans à Paris

Lettres XXIV. Rica à Ibben, à Smyrne : voici les deux Persans installés dans la capitale depuis un mois, et dans un mouvement continuel. La ville paraît « bâtie en l’air », tant les maisons en sont hautes. Incroyables sont les embarras de la circulation, pour les hommes comme pour les voitures : tout le monde court et vole, se croise et se bouscule. Premières impressions aussi sur deux « grands magiciens » : le roi de France et le pape. Celui-là tire sa puissance et ses richesses de la crédulité, de la vanité inépuisable de ses sujets (vente de titres d’honneur, dévaluation de la monnaie, mise en circulation du papier-monnaie…). Celui-ci se montre plus fort encore : non seulement il règne sur l’esprit du monarque mais en outre il « fait croire que trois ne sont qu’un, que le pain que l’on mange n’est pas du pain, ou que le vin[1] que l’on boit n’est pas du vin ». Une grande querelle religieuse divise toute la Cour, tout le royaume, toutes les familles, opposant deux partis irréconciliables[2], dont l’un est d’autant plus dangereux et persécuté par le pouvoir, qu’il s’est partout répandu, innombrable et invincible.

Lettre XXV. Court billet d’Usbek à Ibben : remerciements pour une amitié fidèle et les nombreux services rendus. Éloge de Rica : « La vivacité de son esprit fait qu’il saisit tout avec promptitude. »

Lettre XXVI. Usbek à Roxane : combien l’épouse préférée d’Usbek doit s’estimer heureuse « d’être dans le doux pays de Perse », au lieu de « ces climats empoisonnés où l’on ne connaît ni la pudeur ni la vertu » ! Le sérail n’est autre que le séjour de l’innocence, puisque les femmes y sont si bien gardées, si bien préservées de toute faute, de « tout attentat des autres humains ». Heureuse Roxane qui a su se défendre si longtemps contre les « fureurs » amoureuses, qui n’a laissé son époux lui ravir « une virginité intransigeante qu’à la dernière extrémité » ! Si elle avait été élevée en France, elle n’aurait connu ni tant d’alarmes ni de tels troubles : les femmes y ont perdu toute retenue et se mêlent aux hommes avec une « impudence brutale ».

Lettre XXVII. Usbek à Nessir : Rica jouit d’une santé parfaite et d’une gaîté à toute épreuve, mais Usbek ne se porte pas bien ; ses tristes réflexions le tournent vers sa patrie et lui rendent plus étranger le pays où il se trouve. Que l’on n’en sache rien à Ispahan : ses femmes l’en plaindraient ou en profiteraient pour s’émanciper, et ses eunuques se relâcheraient de leurs devoirs.

[1] Allusion au dogme de la Trinité et au mystère de l’Eucharistie.
[2] D’un côté les jésuites, de l’autre les jansénistes : ni les uns ni les autres ne sont nommés dans la lettre.

Lettres XXVIII à XLV
Étrangetés et singularités

Lettre XXVIII. Rica à *** : c’est « une chose assez régulière » que la « comédie[1] » à Paris. Des gens s’assemblent pour jouer des scènes muettes aussi bien dans la salle que sur le « théâtre » ; de même à « l’Opéra ».

Lettre XXIX. Rica à Ibben : le chef des chrétiens, le pape, qui se dit successeur d’un certain « saint Pierre », détient des pouvoirs et des trésors immenses. Ses subordonnés, les évêques, passent leur temps à faire des lois religieuses et à dispenser de les accomplir. Il y a aussi des « docteurs » ou « dervis[2] » qui se disputent sur mille questions nouvelles en matière de religion, ce qui engendre nombre de guerres civiles dans le royaume du Christ, entre « hérétiques » et « orthodoxes ». En Espagne et au Portugal, certains dervis n’hésitent pas à brûler les malheureux qu’ils jugent coupables. Tristes spectacles, inconnus dans l’heureux pays des Prophètes.

Lettre XXX. Rica au même : les habitants de Paris sont d’une curiosité extravagante. Ils se bousculent autour des Persans comme s’ils s’agissait d’oiseaux rares. Mais il a suffit à Rica de s’habiller à l’européenne pour qu’on ne s’occupe plus de lui, à moins d’apprendre, par hasard, sa nationalité. Tous alors de s’écrier : « Ah ! Ah ! monsieur est Persan ? C’est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ? »

Lettre XXXI. Rhédi à Usbek : séjournant à Venise, l’ami d’Usbek s’étonne qu’on ait construit une ville « dans un endroit où il ne devrait y avoir que des poissons ». Et pas la moindre eau vive, si nécessaire aux ablutions des musulmans ! L’esprit du Persan pourra cependant y profiter des arts et des savoirs de l’Europe.

Lettre XXXII. Rica à *** : visite aux aveugles de Paris, dans la grande maison faite exprès pour eux[3], mais dont ils savent fort bien sortir pour soutirer des aumônes à la foule.

Lettre XXXIII. Usbek à Rhédi : à Paris on boit du vin, bien qu’il soit très cher, et l’on ne s’enivre pas pour autant, alors que dans les pays de l’islam on l’interdit et les princes se soûlent jusqu’à en perdre la raison. Les Occidentaux connaissent pourtant d’autres breuvages[4] propres à consoler les affligés et à guérir les malades.

Lettres XXXIV. Usbek à Ibben : les femmes perses sont plus belles que les Françaises, mais ces dernières sont plus gaies, plus enjouées. De même pour les hommes, ils sont plus sociables, moins graves et taciturnes. La cause ne réside-t-elle pas dans les coutumes et les préjugés qui conduisent les Orientaux à vivre renfermés chez eux, au milieu de leurs femmes et de leurs eunuques, ce vil rebut des deux sexes ?

Lettre XXXV. Usbek à Gemchid, son cousin, « dervis du brillant monastère de Tauris[5] » : que deviendront les chrétiens, ces infidèles, après leur mort ? Leur religion n’a-t-elle pas nombre de points communs avec celle du Prophète : le baptême, à l’image des ablutions rituelles, les prières quotidiennes dans les couvents, les jeûnes, le Paradis, le culte des anges, bon ou mauvais ?… « Partout le Mahométisme » sans Mahomet ! Un jour viendra « où l’Éternel ne verra sur la terre que des vrais Croyants »?

Lettre XXXVI. Usbek à Rhédi : on boit beaucoup de café à Paris, dans les maisons publiques où on le distribue. Ce breuvage donne bien de l’esprit. Pour preuve la violente querelle qui s’est déchaînée autour de « la réputation d’un vieux poète grec », mort depuis deux mille ans[6]. Il est vrai que d’autres beaux esprits, usant d’une « langue barbare », se disputent de façon plus féroce encore, dans certains quartiers de la capitale[7].

Lettre XXXVII. Usbek à Ibben : le roi de France est vieux, mais il sait se faire obéir, de sa famille, de sa Cour, de son État. Que de contradictions dans sa vie : une maîtresse de quatre-vingts ans (Mme de Maintenon), une retraite pleine de tumulte et de presse (Versailles), des faveurs dispensées aux oisifs (les courtisans) plutôt qu’aux capitaines, à des hommes qui le déshabillent plutôt qu’à des généraux vainqueurs ! Quelle magnificence dans ses bâtiments, ses armées, ses ressources !

Lettre XXXVIII. Rica à Ibben : faut-il ôter la liberté aux femmes ou la leur laisser ? Que d’arguments contraires chez les Asiatiques et les Européens ! Autre question : la loi naturelle soumet-elle ou non les femmes aux hommes ? Les femmes ne commandent-elles pas en réalité, ne serait-ce que par leurs charmes ?

Lettre XXXIX. Hagi Ibbi au Juif Ben Josué, prosélyte[8] mahométan : rien n’est si merveilleux que la naissance de Mahomet, entouré de toutes sortes de prodiges. Comment ne pas croire en sa sainte loi ?

Lettre XL. Usbek à Ibben : que d’extravagance humaine dans les pompes funèbres et leur « attirail lugubre », ou dans la pesée annuelle du Mogol[9] !

Lettre XLI. Le premier eunuque noir à Usbek : l’un des eunuques étant mort, il fallait le remplacer, mais l’esclave choisi s’est révolté et a évité « le fatal couteau ».

Lettre XLII. Pharan à Usbek, son souverain seigneur : plaintes et récriminations du malheureux qu’on a voulu priver de sa virilité.

Lettre XLIII. Usbek à Pharan : défense sera faite au Grand Eunuque de rien entreprendre contre l’esclave persécuté. On achètera un autre eunuque.

Lettre XLIV. Usbek à Rhédi : en France les trois états (l’Église, l’Épée et la Robe[10]) ne cessent de se mépriser mutuellement. La vanité est partout : tel roitelet de Guinée se prend pour le Grand Mogol, et le Khan de Tartarie regarde comme ses esclaves tous les rois du monde.

Lettre XLV. Rica à Usbek : le Persan a reçu une plaisante visite, celle d’un extravagant, un alchimiste logé dans une misérable chambre mais persuadé d’avoir trouvé le secret de la pierre philosophale[11].

[1] Comédie : représentation théâtrale, dans langue classique.
[2] Dervis : Théologiens musulmans ; il s’agit des docteurs en théologie.
[3] L’hôpital des Quinze-Vingt.
[4] Sans doute les décoctions de coques et de graines de pavot.
[5] Ville de Perse
[6] Homère : il s’agit de la querelle des Anciens et des Modernes.
[7] Le quartier Latin, où sont regroupés collèges universitaires et religieux.
[8] Prosélyte : tout nouveau converti à une religion.
[9] Le Grand Mogol (ou Mongol) qui régnait sur le nord de l’Inde, recevait chaque année de se sujets l’équivalent en or de son poids.
[10] La Robe: il s’agit de la noblesse de robe (celle des « officiers » du roi).
[11] Pierre philosophale : transmutation en or des autres métaux, rêve acharné des alchimistes et des spéculateurs.

Lettres XLVI à LXV
Mœurs, politique et religion

Lettre XLVI. Usbek à Rhédi : en France, on ne voit que des gens disputant sans fin sur la religion, et sans pour autant se montrer meilleurs chrétiens ni même meilleurs citoyens, ce qui importerait davantage, puisque le but de la religion est de mieux vivre en société, en exerçant les devoirs de charité et d’humanité, en respectant les lois établies, plutôt que d’accomplir telle ou telle cérémonie.

Lettre XLVII. Zachi à Usbek : une grande nouvelle : sa réconciliation avec Zéphis a ramené la paix dans le sérail. Une partie de campagne a failli mal tourner : il fallait traverser une rivière. Une tempête a manqué de causer la mort des femmes, enfermées dans des « boîtes » sur le bateau, pour qu’on ne les vît pas. « Que les voyages sont embarrassants pour les femmes ! »

Lettre XLVIII. Usbek à Rhédi : tout intéresse, tout étonne le Persan, en particulier les extravagants rencontrés dans les salons : un fermier général, un directeur de conscience, un poète lyrique, un officier à la retraite, un jeune homme à bonnes fortunes[1]. « Que [dire] d’un pays où l’on tolère de pareilles gens ? »

Lettre XLIX. Rica à Usbek : autre étrange visite, autre original : un dervis, un capucin[2] vêtu d’un habit sordide, avec une longue barbe et les pieds nus, venu solliciter un appui pour l’envoi d’une mission en Perse, projet fort inutile !

Lettre L. Rica à *** : la plupart des gens sont pétris, non de modestie, mais d’une insupportable vanité, et ne cessent d’accabler les autres de l’éloge de leurs propres mérites et talents.

Lettre LI. Nargum, envoyé de Perse en Moscovie, à Usbek : le Czar[3] est maître absolu de la ville et des biens de ses sujets, le climat est affreux, les maris honorent leurs hôtes en leur permettant de baiser leurs femmes, et celles-ci ne se croient pas aimées, si leurs époux ne les battent sans cesse. Le prince qui règne à présent[4] veut tout réformer à la mode de l’Europe.

Lettre LII. Rica à Usbek : le Persan s’amuse des manœuvres dont usent les femmes, plus elles vieillissent, pour dissimuler leur âge.

Lettre LIII. Zélis à Usbek : Cosrou, eunuque blanc, veut à tout prix se marier avec l’esclave Zélide, laquelle paraît se satisfaire d’un « mariage imposteur » et d’une « ombre d’époux ». Quels plaisirs en pourra-t-elle retirer ?

Lettre LIV. Rica à Usbek : dans une chambre voisine de la sienne, le Persan a surpris une plaisante conversation entre deux candidats au « bel esprit » : il leur suffira de s’associer et de se faire valoir l’un l’autre en société.

Lettre LV. Rica à Ibben : le mariage en Europe ? Il y a peu de maris jaloux, et on les méprise. Tous les autres s’accommodent on ne peut mieux des infidélités de leur épouse, et il est de bon ton d’avoir une maîtresse. On ne se pique guère de constance, et les serments d’amour éternel passent pour ridicules.

Lettre LVI. Usbek à Ibben : le jeu fait fureur en Europe, aussi bien chez les femmes que chez les hommes. Comme le vin et l’amour, c’est une passion qui ne peut que troubler la raison.

Lettre LVII. Usbek à Rhédi : les dervis sont innombrables. De leurs trois vœux, d’obéissance, de pauvreté et de chasteté, ils ne respectent guère que le premier. Rencontre avec un « casuiste[5] » : il s’agit de bien distinguer les péchés, les mortels et les véniels, et, pour entrer au Paradis, de pratiquer l’art des « actions équivoques » si utile pour déguiser les péchés en vertus.

Lettre LVIII. Rica à Rhédi : Paris est la ville « mère de l’invention », tant y abondent les occupations et les métiers habiles à soutirer de l’argent.

Lettre LIX. Rica à Usbek : pourquoi les Français passent-ils leur temps à s’attrister sur la décadence du présent et à regretter le bon vieux passé, où l’État était gouverné, la politesse universelle, les finances sagement administrées, l’hérésie poursuivie par un « invincible monarque[6] » ?…

Lettre LX. Usbek à Ibben : on trouve des juifs en France comme partout ailleurs, et tout aussi attachés à leur religion, qu’ils considèrent comme la mère des deux autres, le mahométisme et le christianisme. Un nouvel esprit, de tolérance, se fait d’ailleurs jour à leur égard, et les musulmans devraient s’en inspirer, au lieu de se déchirer entre sectes rivales.

Lettre LXI. Usbek à Rhédi : un ecclésiastique s’est entretenu avec le Persan sur la prétendue « tranquillité de sa profession » : comment composer avec les gens du monde, avec les libertins[7] ? Comment remplir sa mission sans aller jusqu’aux vaines disputes théologiques, voire au fanatisme.

Lettre LXII. Zélis à Usbek : il est temps de veiller à l’éducation de leur fille de sept ans, à qui l’on ne saurait trop tôt inculquer l’esprit de soumission si nécessaire à la vie d’une femme dans un sérail. Mais qu’Usbek ne se fasse pas d’illusions ! Zélis a su, quant à elle, préserver sa liberté, ses désirs et ses plaisirs, dans la prison où elle est retenue, alors qu’Usbek se retrouve tyrannisé par ses soupçons, ses inquiétudes et sa jalousie.

Lettre LXIII. Rica à Usbek : le Persan s’habitue aux mœurs françaises, à la présence des femmes au milieu des hommes, à l’esprit de « badinage[8] » qui a passé des salons à la société tout entière, formant ainsi « le caractère général de la Nation ».

Lettre LXIV. Le chef des eunuques noirs à Usbek : le sérail est dans un désordre et une confusion épouvantables, tant y sévit la guerre entre les femmes, acharnées à rivaliser les unes avec les autres comme à mépriser leurs gardiens. Il faut en trouver la cause dans les « tendres égards » du maître, le remède dans une intransigeante fermeté et la liberté laissée au chef des eunuques d’asservir et dompter, pour rétablir et maintenir l’ordre.

Lettre LXV. Usbek à ses femmes : qu’elles rentrent dans le devoir, sinon l’époux s’effacera derrière le maître et s’en remettra aux « propositions qu’on lui fait contre leur liberté et leur repos » !

[1] Fermier général : financier d’Ancien Régime (prenant à ferme le recouvrement des impôts) ; directeur de conscience : prêtre dirigeant les esprits et les âmes ; jeune homme à bonnes fortunes : un don Juan, un séducteur, comme le Valmont des Liaisons dangereuses.
[2] Capucin : frère prêcheur, de l’ordre mendiant de saint François d’Assise.
[3] Czar : tsar (ces deux termes viennent de César ; voir aussi kaiser, en allemand).
[4] Il s’agit de Pierre le Grand (venu à Paris en 1717).
[5] La casuistique est la partie de la théologie et de la morale qui s’occupe des cas de conscience et s’applique à les résoudre.
[6] Autrement dit la France, l’époque de Colbert et du Grand Roi.
[7] Libertins : impies ou athées, faisant étalage de « libre esprit ».
[8] Badinage : action d’agir, d’écrire, de parler, de penser d’une façon plaisante, enjouée, de ne rien prendre trop au sérieux…

Lettres LXVI à LXXXIV
Lettres de morale, lettres de philosophie

Lettre LXVI. Rica à *** : les Français abusent de leur esprit, qu’ils prodiguent dans nombre de livres inutiles, compilations indigestes la plupart du temps, pillant les œuvres originales.

Lettre LXVII. Ibben à Usbek : un Guèbre[1] de ses amis, Aphéridon, lui a raconté par écrit l’histoire de ses amours avec sa propre sœur, Astarté. La passion des deux jeunes gens a fini par triompher de tous les obstacles rencontrés (mariage forcé, évasion, fuite, esclavage…) au point que, mariés sous les saintes lois de Zoroastre[2], ils connaissent désormais une félicité sans nuages.

Lettre LXVIII. Rica à Usbek : les singulières confidences d’un « homme de robe » : ce juge, qui a acheté sa charge[3], ne s’embarrasse guère de connaître les lois, puisque les avocats en sont, eux, les « livres vivants » !

Lettre LXIX. Usbek à Rhédi : en veine de philosophie, ou plutôt de métaphysique, l’épistolier s’interroge sur l’idée, l’image de Dieu, sur la difficulté qu’il y a à concilier la toute-puissance divine et la liberté humaine. Mais pourquoi tant de philosophie ? Il suffit de s’humilier et d’adorer la Divinité.

Lettre LXX. Zélis à Usbek : Soliman, un ami d’Usbek, est désespéré de l’affront qu’il vient de recevoir en mariant sa fille : non content de réclamer une augmentation de la dot, le marié a tailladé le visage de sa toute jeune épouse, sous prétexte qu’elle n’était pas vierge.

Lettre LXXI. Usbek à Zélis : que d’incertitudes sur la virginité des filles ! Que Zélis éduque la sienne avec le plus grand soin, pour la donner en mariage, le moment venu, aussi pure que belle.

Lettre LXXII. Rica à Ibben : le Persan a rencontré un homme étonnant, un « décisionnaire universel », prompt à trancher de tout, la Perse comprise, sans jamais le moindre doute.

Lettre LXXIII. Rica à *** : il y a à Paris « une espèce de tribunal qu’on appelle l’Académie française », laquelle ne s’occupe que de faire des lois sur les mots et de « jaser sans cesse ».

Lettre LXXIV. Usbek à Rica : reçu chez un grand seigneur, le Persan n’a vu qu’un petit homme enflé d’orgueil et de morgue, bien éloigné de l’affabilité que ses pareils ne manquent pas de témoigner, en Orient, à leurs visiteurs.

Lettre LXXV. Usbek à Rhédi : les chrétiens ne sont pas aussi pieux que les musulmans. Ils ne voient guère – les gens du monde surtout – dans la religion qu’un sujet de débats ou de disputes, et ne cessent d’osciller entre incrédulité et foi. Quant à leurs princes, ils ménagent davantage les intérêts humains que ceux du Ciel.

Lettre LXXVI. Usbek à Ibben : en Europe les lois se montrent impitoyables envers ceux qui se suicident, au lieu de tenir compte des maux, de la liberté individuelle aussi, susceptibles de justifier qu’on en vienne à pareille extrémité. Mettre fin à ses jours, en quoi cela trouble-t-il l’ordre de la Providence ? De la Nature ? C’est l’orgueil de l’homme que de se croire important ou nécessaire dans le vaste Univers.

Lettre LXXVII. Ibben à Usbek : conserver l’union de l’âme et du corps, plutôt que de les séparer par le suicide, c’est du ressort de la loi religieuse, s’il s’agit de manifester une meilleure soumission aux ordres du Créateur. Pour la loi civile, « conserver l’union est un meilleur garant des actions de l’homme ».

Lettre LXXVIII. Ibben à Usbek : copie est envoyée à l’ami d’une lettre écrite par un Français en Espagne. La gravité de la nation s’exhibe dans le port des lunettes et de la moustache ; les premières prouvent que l’on passe son temps « dans de profondes lectures », la seconde « est respectable en elle-même ». Espagnols et Portugais s’enorgueillissent avant tout d’être de « vieux chrétiens[4] » et de ne pas travailler. Les hommes de ces pays se distinguent aussi par une excessive jalousie. Enfin ces deux nations, si fières de leurs découvertes immenses dans le Nouveau Monde, n’en abondent pas moins en campagnes ruinées et en contrées désertes.

Lettre LXXIX. Le grand eunuque noir à Usbek : heureux Usbek ! Le chef de ses eunuques vient d’accroître le nombre des beautés qu’il possède par l’achat d’une jeune esclave de Circassie[5], parée de toutes les grâces, sans compter une pudeur virginale.

Lettre LXXX. Usbek à Rhédi : quel peut-être le meilleur gouvernement, « le plus conforme à la raison » ? Celui qui conduit le peuple en s’adaptant le mieux à l’esprit général, et qui, « doux » plutôt que « sévère », parvient à se faire obéir en usant de châtiments modérés. Les gouvernements despotiques ne sont pas mieux lotis que les autres, plus justes et plus équitables : en Turquie, en Perse, chez le Mogol la cruauté des princes n’engendre que désordres et révolutions.

Lettre LXXXI. Nagum, envoyé de Perse en Moscovie, à Usbek : de toutes les nations du monde, celle des Tartares est la plus glorieuse, la plus grande par l’immensité de ses conquêtes, depuis l’Antiquité jusqu’à l’époque moderne[6].

Lettre LXXXII. Rica à Ibben : parmi les Français, si bavards, on rencontre des gens taciturnes, tels les chartreux[7], ou, plus singuliers encore, « ceux qui savent parler sans rien dire » dans les conversations mondaines, ou encore ceux qui ont « l’aimable talent de sourire à propos », ceux enfin qui laissent parler pour eux « leur habit brodé, leur perruque blonde, leur tabatière, leur canne et leurs gants », outre le bruit de leur carrosse.

Lettre LXXXIII. Usbek à Rhédi : si Dieux existe, il est nécessairement juste, et la justice n’est autre qu’un « rapport de convenance », toujours le même, entre deux choses, en même temps qu’une idée innée, une vérité éternelle. À supposer que Dieu n’existe pas, nous n’en devons pas moins continuer à révérer et à pratiquer l’équité.

Lettre LXXXIV. Rica à *** : les invalides[8] sont la marque d’un grand monarque. Quel lieu admirable que celui où la Patrie rassemble et nourrit, une fois vieux et débiles, les guerriers qui ont consacré leur vie à sa défense !

[1] Guèbres : Persans qui refusaient l’islam et conservaient la religion de Zoroastre.
[2] Zoroastre (ou Zarathoustra) : prophète et réformateur iranien du VIe siècle av. J.-C.
[3] En raison de la vénalité des offices, en usage sous l’Ancien Régime.
[4] Chrétiens anciens, dont les familles n’ont jamais admis en leur sein des Juifs ou des Maures.
[5] Les Circassiennes (venues du Caucase) étaient réputées pour leur beauté et vendues à prix d’or.
[6] Les Tartares (nom donné en Occident aux envahisseurs mongols), avaient étendu leur domination sur l’Europe, l’Asie, la Chine et l’Afrique (avec le célèbre Gengis Khan en particulier).
[7] Chartreux : ordre religieux dont les moines font vœu de silence.
[8] Établissement fondé par Louis XIV en 1674.

Lettres LXXXV à XCI
Considérations politiques

Lettre LXXXV. Usbek à Mirza : le zèle religieux ne peut qu’être néfaste aux États. Si la Perse avait réussi à imposer aux Arméniens de se convertir à la foi musulmane ou de quitter le pays, elle aurait été privée de ses plus habiles négociants et artisans. Lorsque les Guèbres furent effectivement chassés de l’Empire pour la même raison, les campagnes se vidèrent de leurs meilleurs laboureurs. Il vaut mieux qu’il y ait plusieurs religions dans un État, non seulement parce que toutes contiennent des préceptes utiles à la vie en société mais aussi parce que les gens appartenant à des religions minoritaires et tolérées n’ont d’autre moyen de se faire une place, de s’enrichir, qu’un travail acharné, même dans les emplois les plus pénibles. En outre, l’esprit de concurrence qui anime les sectes rivales rend celles-ci plus ferventes, plus enclines à corriger leurs abus respectifs. Enfin, prêchant toutes l’obéissance et la soumission, elles servent toutes l’intérêt du souverain. Quant aux guerres de religion, ce n’est pas la multiplicité des sectes qui les produit, mais bien l’esprit d’intolérance, de prosélytisme, à l’œuvre dans la religion dominante.

Lettre LXXXVI. Rica à *** : la justice s’immisce partout en France, et le spectacle des procès n’est-il pas affligeant ? Ce ne sont que lamentables secrets de famille, « pères irrités, filles abusées, amants infidèles et maris chagrins ».

Lettre LXXXVII. Rica à *** : si « l’homme est un animal sociable », les Français sont les plus hommes que tout autre, surtout ceux qui, composant « la Société universelle », passent leurs journées à se multiplier dans toutes les affaires, toutes les assemblées, tous les enterrements, tous les mariages, toutes les visites de félicitations, toutes les occasions brillantes.

Lettre LXXXVIII. Usbek à Rhédi : à Paris règnent la liberté et l’égalité ; seule la faveur du monarque distingue les individus, plus que la naissance, la vertu ou le mérite.

Lettre LXXXIX. Usbek à Ibben : le désir de gloire est aussi universel que l’instinct de conservation, et, dans un État, il croît avec la liberté des sujets. Tout est alors sacrifié au culte de l’honneur : ainsi dans les anciennes républiques de Rome, d’Athènes et de Lacédémone[1]. Il en va autrement dans les États despotiques comme la Perse, où la seule fantaisie du prince prête réputation et vertu aux individus, auxquels elle n’accorde que des emplois et des dignités précaires.

Lettre XC. Usbek à Ibben : cette passion générale de gloire se dégrade néanmoins en ce qu’on appelle le « point d’honneur », surtout chez les nobles qui ne veulent pas suivre d’autre loi, ce qui les amène à ne régler leurs différends que par le duel. C’est en vain que les rois ont tenté de réprimer cet abus, si bien que, si l’on veut se conformer aux lois de l’honneur, on périt sur l’échafaud, si l’on obéit à celles de la justice on se retrouve déshonoré.

Lettre XCI. Usbek à Rustan : un faux ambassadeur de Perse vient de couvrir de ridicule et le monarque français et son propre maître, non seulement par son imposture mais aussi par sa ladrerie et ses excentricités[2].

[1] Lacédémone : autre nom de la cité-État de Sparte, tout entière organisée autour des activités militaires et des valeurs guerrières.
[2] En 1715, l’affaire fit grand bruit, l’imposteur ayant réussi à se faire recevoir en grande pompe à Versailles par le roi et la Cour. Il s’empoisonna lors de son voyage de retour vers la Perse.

Lettres XCII à CXI
La Régence : une société nouvelle ?

Lettre XCII. Usbek à Rhédi : « Le monarque qui a si longtemps régné n’est plus[1]. » Il a su dans le dernier combat se montrer ferme et courageux. Le nouveau maître, régent du royaume, s’est aussitôt empressé de faire casser le testament du défunt par le Parlement, ce qui a permis à ce grand corps constitué, si affaibli, de recouvrer respectabilité et autorité.

Lettre XCIII. Usbek à son frère, santon[2] au monastère de Casbin : louange aux saints hommes dont les mortifications et les prières parviennent à suspendre la colère de Dieu contre les peuples rebelles ! Les chrétiens aussi eurent jadis leurs santons, tout occupés dans leurs déserts à lutter contre les démons. Les gens les plus sensés regardent aujourd’hui ces pieuses histoires comme autant d’allégories de la misérable condition humaine.

Lettre XCIV. Usbek à Rhédi : pourquoi s’interroger, à propos du droit public, sur l’origine des sociétés, phénomène on en peut plus naturel, puisque les hommes naissent, tels le père et le fils, liés les uns aux autres ? Pourquoi avoir corrompu le droit public au moyen de systèmes prônant l’iniquité et l’empire des passions[3] ? Pourquoi séparer droit civil, lequel s’occupe de régler les affaires des particuliers, et droit public, lequel règle trop souvent les différends entre peuples au mépris de la justice, au profit de la tyrannie ?

Lettre XCV. Usbek au même : il faut même une justice de citoyen à citoyen, de peuple à peuple. Si dans le premier cas il est besoin d’un tiers pour débrouiller l’écheveau des intérêts particuliers, dans le second les magistrats sont inutiles : il ne faut alors qu’aimer la justice pour la trouver. Il n’y a que deux sortes de guerres justes, celles de défense et celles d’assistance à un allié attaqué. Toute guerre faite pour les intérêts particuliers des princes est injuste. Partout doit l’emporter la justice, y compris dans les alliances et les traités entre nations. Là est le fondement du droit public ou droit des gens, qui n’est autre que celui de la raison.

Lettre XCVI. Le premier eunuque à Usbek : l’expérience du grand eunuque lui a permis de découvrir et d’acheter « une femme jaune » de toute beauté. Plus il y a de femmes dans un sérail, plus elles sont faciles à gouverner, tant elles s’observent et se jalousent les unes les autres. Mais rien ne vaut la présence du maître : qu’Usbek revienne bien vite raffermir « les marques de [son] empire » !

Lettre XCVII. Usbek à Hassein, dervis de la montagne de Jaron[4] : sans atteindre au faîte de la sagesse orientale, les philosophes de l’Europe, qui « suivent dans le silence les traces de la raison humaine », ont réussi à découvrir les lois générales, immuables de l’univers, les clés fondamentales de la nature, tous ces principes féconds dont le « saint Alcoran[5] » paraît incapable de rendre compte.

Lettre XCVIII. Usbek à Ibben : la fortune se montre si inconstante en France que sans cesse on la voit ruiner les riches et enrichir les pauvres. En sont témoins les fermiers généraux[6] qui commencent dans la misère et finissent dans l’opulence, jusqu’à devenir, de laquais qu’ils étaient, fort grands seigneurs, ce qui enseigne au moins à mépriser les richesses.

Lettre XCIX. Rica à Rhédi : combien sont étonnants, chez les Français, les caprices de la mode ! De véritables révolutions changent tout à coup allures et vêtements. Il en est de même pour les mœurs dont on change selon l’âge du roi et les usages de la Cour.

Lettre C. Rica au même : entêtés comme ils le sont de leurs modes, les Français méprisent tout ce qui est différent, étranger, et leurs perruques valent davantage à leurs yeux que leurs lois, importées d’ailleurs de l’ancienne Rome ou de celle des papes, et si abondantes, si formalistes qu’elles accablent tout le monde, y compris la justice et les juges.

Lettre CI. Usbek à *** : on ne parle à Paris que de la « Constitution[7] ». Pour preuve la plaisante conversation qu’a eue le Persan avec un gros évêque au teint vermeil, débitant avec suffisance force sottises théologiques, tout en se prétendant « éclairé » par le Saint-Esprit.

Lettre CII. Usbek à Ibben : la plupart des gouvernements d’Europe sont monarchiques. C’est un système qui dégénère souvent, soit en despotisme soit en république, tant il est difficile de garder l’équilibre entre les deux puissances, celles du prince et celle du peuple. En Orient sévit le pouvoir cruel et sans limites des sultans ; en France les rois savent, comme le soleil, dispenser chaleur et vie, faveurs et grâces à leurs sujets.

Lettre CIII. Usbek au même : à force de se rendre invisibles pour leurs peuples et de concentrer le pouvoir dans leur unique personne, les despotes d’Asie sont plus vulnérables que les monarques européens, puisque toute tentative de réforme ou de révolution doit passer par leur assassinat.

Lettre CIV. Usbek au même : les Anglais préservent un système politique original. Seul un échange de services doit lier l’un à l’autre le prince et le peuple. Si le premier veut assujettir, exercer un pouvoir tyrannique, le second a le droit de se révolter, voire de commettre le crime de lèse-majesté.

Lettre CV. Rhédi à Usbek : les sciences et les arts cultivés en Occident n’ont pas que de bons côtés. L’invention des bombes, celle de la poudre ont alourdi les tyrannies, multiplié l’injustice et la violence. Demain peut-être on trouvera le secret d’anéantir des nations entières. L’invention de la boussole n’a pas seulement permis de découvrir un nouveau monde, elle a contribué aussi à la propagation des maladies, outre la destruction des peuples et l’esclavage imposé aux survivants. « Heureuse l’ignorance des enfants de Mahomet ! »

Lettre CVI. Usbek à Rhédi : comment accepter pareil raisonnement ? À quelle régression ne manquerait de conduire « la perte des arts[8] » ? Même les peuples barbares ont fini par se mettre à l’école des peuples civilisés. Toute invention par trop meurtrière serait bientôt prohibée par le droit des gens. La poudre et les bombes ont rendu les guerres plus rapides et moins sanglantes. Loin d’amollir les nations et de causer la chute des empires, les arts entretiennent activité et émulation. Paris, « la ville du monde la plus sensuelle, et où l’on raffine le plus sur les plaisirs », fait vivre et travailler des centaines d’ouvriers ou d’artisans, et, démultiplie, à tous les étages de la société, la passion de s’enrichir. Aussi la progression des revenus privés concourt-elle à la richesse et au pouvoir de l’État.

Lettre CVII. Rica à Ibben : l’épistolier se félicite d’avoir vu le jeune monarque (en 1717, Louis XV avait seize ans) : une physionomie aussi majestueuse que charmante, une belle éducation, un heureux naturel… Comment bientôt se sortira-t-il des « deux grandes épreuves » que sont pour un roi les maîtresses et le confesseur[9] » ? En France les femmes constituent un État dans l’État : tout passe par leurs mains, emplois, faveurs, grâces…

Lettre CVIII. Usbek à *** : « il y a une espèce de livres », inconnus en Perse mais fort à la mode en France : les journaux, lesquels épargnent à leurs lecteurs l’ennui de gros ouvrages, surtout les nouveaux, puisqu’en sont proposés extraits et éloges, ces derniers forcés, tant les auteurs sont prêts à partir en guerre pour la moindre critique.

Lettre CIX. Rica à *** : l’université de Paris est si vieille qu’il lui arrive de déraisonner, de s’abandonner à de folles disputes : ainsi sur la prononciation de la lettre Q[10]. Dans les assemblées, dans les corps constitués les sages perdent toute sagesse, en ne s’attachant qu’à des minuties ou à de vains usages.

Lettre CX. Rica à *** : le rôle d’une jolie femme est on ne peut plus sérieux. Pour preuves la toilette et les graves décisions à prendre pour la pose d’une mouche[11], les intérêts à ménager, de deux amants rivaux, les réceptions à organiser et surtout la grande obligation de se divertir ou du moins de paraître le faire.

Lettre CXI. Usbek à *** : on ne se préoccupe plus que de lire dans Mémoires sur les débuts du règne de Louis XIV. Un curieux échantillon en est le discours prononcé par l’un des généraux du monarque au cours d’un conseil de guerre : peu importe la défaite subie, ce qui compte c’est de lancer des couplets satiriques pour œuvrer à la chute de Mazarin[12].

[1] Louis XIV mourut le 1er septembre 1715, après un règne personnel de cinquante-quatre ans. Philippe d’Orléans, son neveu, devint régent, le futur Louis XV n’ayant alors que cinq ans.
[2] Santon : autre nom (voir « dervis ») désignant un religieux, un « moine » de l’islam.
[3] Montesquieu s’en prend ici au réalisme politique ou mieux encore au machiavélisme (issu du Prince, le célèbre traité de Machiavel, 1513).
[4] Ville de Perse, célèbre pour sa haute montagne.
[5] Alcoran : le Coran (al-quôran : la lecture).
[6] Fermiers généraux : ceux qui, dans la société d’Ancien Régime, levaient les impôts pour le roi, non sans prélever au passage de substantiels bénéfices.
[7] Constitution : bulle ou circulaire papale ; celle dont il est question ici condamnait certaines idées ou propositions théologiques du parti janséniste.
[8] Arts : le terme s’applique à toutes les connaissances, toutes les activités ou techniques utiles à l’homme, aux sciences et savoir-faire.
[9] Le règne de Louis XIV avait été marqué par les conflits entre les favorites (Mme de Montespan surtout) et les confesseurs du roi, soucieux des commandements de l’Église.
[10] Querelle remontant au XVIe siècle.
[11] Mouche : petit morceau de taffetas noir que les coquettes fixaient sur leur visage pour en rehausser la blancheur.
[12] Le premier ministre d’Anne d’Autriche et du jeune Louis XIV, cible privilégiée de la Fronde.

Lettres CXII à CXXIII
Problèmes démographiques

Lettre CXII. Rhédi à Usbek : que de changements sur la Terre au fil des âges ! Où est l’ancienne Italie, avec ses puissantes cités ? La Sicile, la Grèce, l’Espagne, la Pologne, la Turquie, l’Asie, l’Amérique…, autrefois si remplies, sont désormais désertes et dépeuplées. À peine subsiste dans le monde la dixième partie des hommes qui y étaient jadis. Quelle maladie de langueur « afflige donc la Nature humaine » ?

Lettre CXIII. Usbek à Rhédi : tout est corruptible. Tant de catastrophes ont décimé le genre humain ! tant de pestes universelles ! Le Déluge n’a-t-il pas failli effacer les hommes de la surface du globe ? Tout est dans la main de Dieu.

Lettres CXIV-CXXII. Usbek au même : autres causes de la dépopulation :

– la polygamie qui, dans les sérails, contraint les femmes à la continence et leurs maîtres à l’épuisement (CXIV) ;

– l’esclavage, stérile tel qui est pratiqué en Orient, alors que dans la Rome antique il était facteur de reproduction et d’abondance (CXV) ;

– la prohibition chrétienne du divorce, laquelle tarit le désir et le plaisir dans les couples (CXVI) ; le trop grand nombre, chez les catholiques, de prêtres et de religieux, astreints au célibat et accapareurs de richesses (CXVII) ;

– la traite des Noirs, qui aboutit à un véritable génocide (CXVIII) ;

– certaines croyances comme l’idée que la vie ici-bas est vaine, courte et transitoire, certaines mœurs comme l’injuste droit d’aînesse (CXIX) ;

– la répugnance pour le travail, l’infanticide, l’avortement chez les Sauvages (CXX) ;

– la colonisation, les déportations qui déciment les hommes envoyés sous des climats étrangers ou pernicieux, qui affaiblissent les empires devenus démesurés, qui exterminent les peuples vaincus, comme en Amérique, faute de pouvoir les dominer (CXXI) ;

– quels remèdes, sinon la douceur du gouvernement, l’opulence, la liberté, l’égalité, qui contribuent à l ‘accroissement de la population (CXXII) ?

Lettre CXXIII. Usbek au mollak Méhémet Ali : l’Empire turc s’est effondré, parce que mal gouverné et envahi par les Infidèles qu’a suscités la colère divine.

Lettres CXXIV à CXLVI
La Régence (suite) : ombres et lumières

(à suivre…)