La passion amoureuse Réponse

Le XVIIe siècle ne concevait pas de tragédie sans amour. Quand, par extraordinaire, celui-ci en était absent, les dramaturges(1) se sentaient obligés de s’en justifier, conscients qu’ils étaient de ne pas respecter une des constantes fondamentales du genre. Racine s’est fait une loi absolue de bâtir ses pièces, en partie ou en totalité, sur les ressorts et les violences de la passion amoureuse (sauf dans sa première œuvre, La Thébaïde).

Andromaque ne fait pas exception à la règle : l’amour y est le moteur essentiel de l’action. C’est un amour souvent impossible et frappé d’un interdit, qui s’affirme d’emblée irrationnel et irrésistible. Source de jalousie, il se transforme en une force toujours mortelle.

Un amour souvent impossible et interdit

La passion racinienne est dans Andromaque toujours malheureuse. Elle l’est dans ses conséquences immédiates ; elle l’est surtout dans son principe même, qui la voue d’emblée à l’échec.

Concrètement, aucun des personnages ne voit son amour payé de retour. Une sorte de fatalité les pousse à s’attacher à qui les fuit ou qui leur est indifférent : Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector mort à la guerre. La solitude et le désespoir les guettent.

La loi du genre tragique exige certes qu’il en aille ainsi. Impliquant par définition malheur et catastrophe, la tragédie ignore les amours heureuses. Mais l’explication demeure insuffisante à propos du théâtre de Racine où (sauf dans Alexandre) l’amour apparaît comme frappé d’un interdit. Si personne ne parvient à se faire aimer, c’est que le choix de l’être aimé se heurte à un obstacle qui rend cet amour impossible.

Cet obstacle revêt, dans Andromaque, un triple aspect : psychologique, moral et politique.

Il est psychologique dans la mesure où l’amour ne se commande pas, où l’on ne peut pas s’obliger à aimer quelqu’un. Hermione estime les « mille vertus » (v. 535) d’Oreste dont la longue fidélité l’émeut. « Vous que j’ai plaint, enfin que je voudrais aimer » (v. 536), lui dit-elle. Le conditionnel présent (« je voudrais ») prend ici un sens impitoyable. Hermione ne peut pas, n’a jamais pu et ne pourra jamais aimer Oreste. Comment Hermione s’y contraindrait-elle ? Et comment Oreste qui n’a pas réussi à se faire aimer d’elle à Sparte y parviendrait-il à Buthrote ? Traumatisée, de son côté, par ce qu’elle a vécu lors de la chute de Troie, Andromaque conserve à jamais de Pyrrhus l’image d’un guerrier sanguinaire, « se faisant un passage » sur tous ses « frères morts », « et, de sang tout couvert, échauffant le carnage » (v. 1001-1002). Telle fut la première vision qu’Andromaque eut de Pyrrhus. Comment l’oublierait-elle ?

À cette impossibilité s’en ajoute une autre, d’ordre moral. Aimer Pyrrhus serait pour Andromaque une faute(2) qui équivaudrait à tuer une seconde fois Hector, à se rendre complice du bourreau de sa famille et de son peuple (v. 1075 à 1080). D’une certaine façon, ce serait également pour Hermione une faute d’aimer Oreste (si elle le pouvait) : princesse grecque, elle ne peut se marier sans l’accord du roi son père. Or comme elle le dit, non sans cruauté, au malheureux Oreste :

L’amour ne règle pas le sort d’une princesse :

La gloire d’obéir est tout ce qu’on nous laisse

(v. 821-822).

L’obstacle est enfin de nature politique. L’enjeu de la pièce dépasse largement le bonheur ou le malheur d’un couple :  il y va de la guerre ou de la paix. Pyrrhus sait qu’en épousant Andromaque il s’expose à une redoutable réaction des Grecs. Andromaque est la seule femme qu’il ne doit pas, qu’il ne devrait pas aimer, parce qu’elle est la plus illustre des captives troyennes. Son amour, au regard de la stabilité de la région, devient un crime. Il engendrerait une nouvelle guerre de Troie, à front renversé, où les ennemis d’hier (Pyrrhus et les Grecs) seraient alliés. Son assassinat évitera d’en arriver à cette atrocité.

D’une manière ou d’une autre, l’amour s’avère ainsi impossible ou coupable.

Un élan irrationnel et irrésistible

On peut dès lors se demander pourquoi les personnages s’obstinent dans une passion dont ils savent plus ou moins confusément qu’elle les conduit dans une impasse. C’est que l’amour se présente comme un sentiment inexpliqué et inexplicable. Personne ne cherche jamais à analyser pourquoi il aime, ni quelles qualités il apprécie chez l’être aimé. « J’aime » (v. 99), constate Oreste, sans plus d’éclaircissement ; Pyrrhus cède à l’« ardeur » (v. 1293) qu’il éprouve pour Andromaque. Rien ne justifie la passion. Elle est à elle-même sa propre valeur et sa propre raison.

Aussi échappe-t-elle au discernement et au contrôle de la volonté. Oreste a, en vain, traîné « de mers en mers » (v. 44) pour oublier Hermione. Il a eu beau lutter, se raisonner, maudire les « rigueurs » de la jeune fille, rabaisser ses « attraits » (v. 55), s’exercer à la haïr : au fond de ses efforts, il découvrait qu’il continuait de l’aimer (v. 87-88). La résistance de Pyrrhus fut également longue. Celui-ci ne s’est pas rendu en un jour aux charmes d’Andromaque. « Je voulus m’obstiner à vous être fidèle » (v. 1294), dit-il à Hermione. Il a sincèrement cru que les « serments » qu’il lui faisait lui « tiendraient lieu d’amour » (v. 1296). La guerre dont le menacent les Grecs, pour le cas où il épouserait Andromaque, le décide bien à précipiter son mariage avec Hermione (II, 4). Mais sa position pour Andromaque finit par l’emporter. Hermione n’est pas dans une situation très différente. Même quand elle prétend détester l’infidèle Pyrrhus, elle ne cesse en réalité de l’adorer.

Une force trompeuse

Défaite de la volonté, l’amour est aussi une défaite de la raison. Son effet le plus immédiat est d’induire sa victime en erreur. Les amoureux raciniens deviennent incapables de voir clair en eux-mêmes, d’adopter une conduite ferme et de s’y tenir. Au début de la pièce, Pyrrhus se trouve dans un tel état d’incertitude qu’il peut « épouser ce qu’il hait et punir ce qu’il aime » (v. 122). Quant à Oreste, il avoue qu’il se trompait lui-même (v. 37) quand il croyait ne plus aimer Hermione.

La passion, pour parvenir à ses fins, ruse en effet toujours avec la réalité. Elle sait se dissimuler sous d’autres sentiments. À la scène 5 de l’acte II, Pyrrhus se vante de triompher de son attirance pour Andromaque : il se félicite de sa « victoire » (v. 633), il jure de se détourner de l’« ingrate » (v. 685). Mais il se demande sans cesse si Andromaque ne sera pas « jalouse » de le voir épouser Hermione ; il souhaite aller la retrouver au plus tôt, officiellement pour la « braver » (v. 677), pour lui dire sa « colère » (v. 675), en réalité pour demeurer près d’elle le plus longtemps possible ; et la présence d’Andromaque remettra tout en question (III, 6 et 7). L’attitude de Pyrrhus était davantage celle d’un amoureux blessé que celle d’un ennemi.

De même, les oscillations de la haine à l’amour ne sont, chez Hermione, que d’apparentes contradictions. Haïr, c’est encore se préoccuper de l’autre, lui vouer un sentiment violent, exclusif. C’est toujours vivre en pensée avec lui. On ne hait pas celui (ou celle) qui vous est indifférent. Quand la blessure est trop forte, l’amour, loin de disparaître, se cache à la raison révoltée sous la haine. C’est pourquoi les personnages passent si facilement d’un état à l’autre. Comme deux faces d’une même réalité, la haine n’est qu’une autre forme, tout aussi passionnée, de l’amour. Le drame d’Oreste est de l’ignorer, de ne pas comprendre qu’Hermione ne hait tant Pyrrhus que parce qu’elle l’a aimé et qu’elle l’aime encore. Oreste n’aurait pas dû obéir à une « amante insensée » (v. 1545). Comme le lui reprochera cruellement Hermione :

Et ne voyais-tu pas, dans mes emportements,

Que mon cœur démentait ma bouche à tous moments ?

(v. 1547 et 1548)

Amour et Jalousie

Déçus dans leur attente, désespérés de se voir préférer un rival (ou une rivale), les amoureux raciniens succombent très vite à leur jalousie.

Que leur passion ne soit pas payée de retour leur apparaît comme une humiliation, surtout quand ils sont délaissés pour un autre qui leur est socialement inférieur. Bien qu’Andromaque appartienne à la famille royale de Troie, elle n’est désormais qu’une « captive » que la défaite de son pays a déchue de son rang. Hermione, princesse grecque, fille du roi Ménélas, l’un des chefs victorieux de la coalition, ne peut supporter que Pyrrhus l’abandonne pour une prisonnière. L’infidélité se double, dans ce cas précis, d’un affront ; et sa jalousie se nourrit, pour une part, d’une réaction d’orgueil blessé. Elle s’appuie aussi sur une douloureuse capacité à imaginer le bonheur que l’autre connaît ailleurs, et dont le jaloux se sent exclu. Avec qu’elle amère acuité Hermione se représente la joie de Pyrrhus auprès d’Andromaque ! Comme si elle assistait à leurs rencontres, elle se les figure en train de se moquer d’elle :

Vous veniez de mon front observer la pâleur

Pour aller dans ses bras rire de ma douleur(3)

(v. 1327-1328)

Cette capacité , presque cette complaisance à évoquer le bonheur de ceux qui s’aiment quand, eux, ne sont pas aimés, conduisent les personnages à se torturer eux-mêmes. Ils examinent dans de longs monologues toutes les raisons qu’ils ont de souffrir. Hermione se souvient, par exemple, de la manière dont Pyrrhus l’a « congédiée », des moindres réactions de celui-ci (V, 1) ; Oreste, quant à lui, ne revient sur son passé que pour se repentir de son crime, que pour s’attarder sur l’ingratitude d’Hermione à son égard (v. 4). Les affres de la jalousie transforment chacun en son propre bourreau.

Impitoyables pour soi, les amoureux négligés le deviennent alors pour l’être qu’ils aiment. En proie à une sombre fureur, ils veulent faire souffrir autant qu’ils souffrent. Comme l’écrira La Bruyère : « L’on veut faire tout le bonheur, ou si cela ne se peut, tout le malheur de ce qu’on aime. »(4) C’est que pour vaincre l’indifférence ou le mépris de l’autre, tous les moyens sont bons. Il s’agit souvent de moyens de pression, et même de chantage. Jaloux d’Hector, Pyrrhus n’hésite pas à menacer Andromaque de tuer son fils si elle ne consent pas à l’épouser. On peut évidemment objecter que ce n’est pas la meilleure façon de se faire aimer ! Mais qu’importe ! Ce chantage est révélateur de la nature profonde de la passion racinienne, qui est un désir de possession fondamentalement égoïste. Peu importe que l’être aimé vous haïsse, du moment qu’il cède, qu’il vous appartient.

Chez Hermione, la jalousie provoque un violent désir de vengeance, quand elle est définitivement certaine d’être abandonnée de Pyrrhus. Elle ordonne à Oreste d’aller assassiner l’infidèle qui, suprême raffinement, doit apprendre avant de mourir d’où vient le coup :

Ma vengeance est perdue

S’il ignore en mourant que c’est moi qui le tue.

(v. 1269-1270)

Comme Oreste hésite, Hermione se complaît alors dans le rêve de frapper elle-même Pyrrhus :

Quel plaisir de venger moi-même mon injure,

De retirer mon bras teint du sang du parjure.

(v. 1261-1262)

Un délire sanguinSaire la saisit. Quelle que soit la forme qu’elle revêt, la jalousie est donc supplice : psychologiquement, de soi ; physiquement, d’autrui.

Une force mortelle

On comprend dans ces conditions, que l’amour soit une puissance mortelle. Jamais réciproque, toujours irrationnel, sans cesse douloureux, il incite les personnages à agir sur une impulsion irraisonnée, qu’ils regretteront peut-être l’instant d’après, mais à laquelle ils succombent sur le moment. Le sort de Pyrrhus dépend ainsi de réactions soudaines et irréfléchies d’Hermione. La voici qui, à l’acte V, ordonne l’exécution de Pyrrhus ; mais à peine Oreste est-il parti accomplir sa sinistre mission qu’elle se repent et qu’elle se reprend. Trop tard ! Elle n’aura plus le temps matériel de joindre Oreste et de révoquer son ordre meurtrier. Partagée entre la haine et l’amour, obéissant tantôt au premier de ces sentiments, tantôt au second, Hermione, parce qu’elle aimer, devient incohérente. C’est pourquoi elle accable Oreste de ses reproches après qu’il a tué Pyrrhus :

Pourquoi l’assassiner ? Qu’a-t-il fait ? À quel titre ?

Qui te l’a dit ?

(v. 1542-1543)

Hermione est certes oublieuse, illogique : mais elle ne ment pas et elle n’est pas hypocrite. Elle est aussi sincère dans son désespoir d’avoir irrémédiablement perdu Pyrrhus qu’elle l’était dans son désir de vengeance. Mais sa sincérité connaît des vérités successives. Hermione amoureuse ne s’identifie plus à la femme vengeresse qu’elle a été. Par amour, elle réagit d’instinct et contradictoirement. Le résultat est tragique.

Fatale, la passion l’est enfin en ce sens qu’elle ne mène jamais au bonheur. Un bilan dramatique s’impose au dénouement : Pyrrhus mort, Hermione se suicide par désespoir amoureux ; Oreste perd la raison (la folie étant ici l’équivalent symbolique, psychique, de la mort). Quant à Andromaque, si elle demeure en vie, elle continuera de porter le deuil d’Hector. Chez Racine, il n’y a pas d’amour heureux. Andromaque, comme tout le théâtre racinien, repose sur une conception radicalement pessimiste de la passion.

Notes :


(1) Un dramaturge est un auteur de pièces de théâtre, qu’il s’agisse de tragédies ou de comédies. Les dramaturges les plus connus de l’Antiquité grecque sont : Euripide (vers 480 à vers 406 avant notre ère) et Sophocle (Vème siècle av. J.-C.).

(2) Cette faute est naturellement toute subjective, puisque aucune loi divine et humaine n’interdisait et n’interdit à une veuve de se remarier.

(3) Voir aussi les vers 393 à 400.

(4) La Bruyère, Caractères, « Du cœur », 39 (1689).

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