Extrait commenté Réponse

Quand je suis des yeux, sur le cadran d’une horloge, le mouvement de l’aiguille qui correspond aux oscillations du pendule, je ne mesure pas de la durée, comme on paraît le croire; je me borne à compter des simultanéités, ce qui est bien différent. En dehors de moi, dans l’espace, il n’y a jamais qu’une position unique de l’aiguille et du pendule, car des positions passées, il ne reste rien. Au-dedans de moi, un processus d’organisation ou de pénétration mutuelle des faits de conscience se poursuit, qui constitue la durée vraie. C’est parce que je dure de cette manière que je me représente ce que j’appelle les oscillations passées du pendule, en même temps que je perçois l’oscillation actuelle. Or, supprimons pour un instant le moi qui pense ces oscillations du pendule, une seule position même de ce pendule, point de durée par conséquent. Supprimons, d’autre part, le pendule et ses oscillations; il n’y aura plus que la durée hétérogène du moi, sans moments extérieurs les uns aux autres, sans rapport avec le nombre. Ainsi, dans notre moi, il y succession sans extériorité réciproque; en dehors du moi, extériorité réciproque sans succession.

Bergson

Bergson critique l’idée classique que l’on se fait du temps que l’on voit, un temps mesurable par les horloges. Il rend ainsi au temps sa vraie nature, celle d’un temps pétri de durée. Cette nature du temps ne va pas de soi. Aussi Bergson affirme-t-il, dans un passage de son œuvre que nous allons analyser, l’hétérogénéité de cette durée avec le temps conçu à l’image de l’espace. Il se demande ainsi ce que signifie mesurer le temps, et, ce faisant, s’il est possible de mener à bien cette expérience.

Bergson, qui constate que ce n’est pas la durée que l’on mesure lorsque l’on observe une horloge, peut ainsi montrer que cette durée n’existe qu’en « moi « . Il donne à comprendre que la durée intime et la réalité spatiale sont deux phénomènes étrangers l’un à l’autre.

L’analyse du texte de Bergson consacrée à la mesure du mouvement devrait nous permettre de comprendre en quoi consiste au juste notre appréhension du temps. Nous chercherons à mettre en évidence l’intérêt mais aussi les limites qu’il y peut y avoir à montrer que rien ne permet de mesurer la durée en dehors de soi et, qu’ainsi, c’est à l’intérieur de soi-même que se constitue la durée.

La réflexion de Bergson porte sur le temps. Bergson dénonce une confusion entre le temps vécu et le temps mesuré, celui de la conscience et celui que mesurent les horloges.
La question est de savoir si le temps tel qu’il est vécu par la conscience est de même nature que celui que mesurent les horloges.

La thèse de Bergson est que le regard de l’homme fixé sur le cadran d’une horloge ne voit que la juxtaposition de positions n’ayant aucun lien entre elles. Seul le moi éprouve le temps, dont l’essence est de durer.

L’auteur a construit son texte de façon à faire apparaître l’hétérogénéité du temps à l’espace. Après avoir décrit et analysé successivement la pseudo-perception du temps offerte par l’observation d’une horloge, et celle, authentique, de la conscience faisant l’expérience intérieure de la durée, Bergson oppose terme à terme l’intériorité de la durée à l’extériorité de l’espace en se livrant à une expérience mentale qui isole leurs appréhensions respectives.

Suivons Bergson dans ses analyses. Pour Bergson, mesurer le temps, c’est compter des simultanéités. Pour illustrer sa thèse, Bergson prend l’exemple de l’horloge. Celui qui observe une horloge croit mesurer la durée qui s’écoule lorsqu’il regarde l’aiguille se déplacer. Bergson conteste cette idée. Il dit en effet :  » je ne mesure pas la durée, comme on pourrait le croire, je me borne à compter des simultanéités « . Bergson dit que lorsque quelqu’un regarde les aiguilles se déplacer, ce sont tout simplement ses positions à chaque instant dans l’espace qu’il voit. On est dans le vrai quand on dit que tout ce que l’on voit, c’est que l’aiguille occupe telle position, puis à une autre position et ainsi de suite … Ce que l’on observe, ce sont donc bien des simultanéités, c’est-à-dire que l’aiguille a une certaine position à un instant précis, et qu’elle en a une autre à l’instant suivant. On pourrait appeler ces simultanéités des coïncidences entre un instant donné et une position donnée sur le cadran de l’horloge.

Je peux donc compter des simultanéités, je peux dire que depuis un certain temps l’aiguille a occupé x positions sur le cadran de l’horloge. Ici donc, je ne compte pas une durée véritable vécue par ma conscience. Pour Bergson, hors de moi il n’y a que des positions dans l’espace. En effet, d’après lui, mesurer une durée est en fait mesurer de l’espace. Le cadran de l’horloge peut se diviser en plusieurs parties ; l’espace est par nature divisible. Mesurer une durée, c’est en fait mesurer l’espace parcouru par les aiguilles. Bergson dit que  » en dehors de moins, dans l’espace, il n’y a qu’une position unique de l’aiguille et du pendule, il n’y a jamais qu’une position unique aiguille et du pendule, car des positions passées, il ne reste rien « . La mesure suppose donc qu’il y ait au moins deux positions que je ne peux percevoir simultanément. Le rapport, spatial, entre ces positions est totalement différent de la durée. A un moment précis,  » il ne reste plus rien  » des positions précédentes de l’aiguille, car un corps dans l’espace n’a qu’une seule position. Les positions précédentes ne perdurent pas, sinon dans la mémoire, qui sera dès lors requise pour comparer deux positions, sans laquelle on ne saurait donc mesurer l’écoulement du temps. La mesure du temps se veut objective, mais comme l’on doit mesurer le temps grâce à notre mémoire, ce jugement sera subjectif et variera suivant les individus et leur expérience. Ainsi, contrairement aux idées reçues, c’est en moi que se constitue la durée.

On remarquera donc que les choses extérieures n’ont de durée qu’en raison de l’organisation et la pénétration mutuelle des faits de conscience, donne à observer Bergson. Le sentiment que l’on a de la durée vient de  » l’organisation  » de nos états de conscience, c’est-à-dire de nos sentiments, de nos sensations. La  » pénétration mutuelle des faits de conscience  » leur permet de former un tout dont l’unité est à la source de notre perception du temps. Lorsque, par exemple, on écoute une mélodie, celle-ci n’ existe que grâce au fait que les notes se succèdent pour former un tout qui la constitue. Si les notes restaient séparées, nous n’entendrions pas la musique. Par où l’on voit que la durée se compose d’une série de faits de conscience, liés entre eux de façon à former un tout.

Bergson imagine les conséquences de cette théorie en pratiquant une double expérience mentale. Il suppose d’abord que l’on puisse supprimer le moi et, ensuite, il suppose que l’on supprime l’horloge. La première hypothèse amène à une suppression totale de la durée car, le  » moi  » ne peut se passer de son passé du fait qu’ il n’existe que par celui-ci. Les événements passés n’auraient plus de réalité, c’est-à-dire que, dans notre mémoire, il n’y aurait plus qu’une seule position du pendule, pas même d’oscillation puisque l’oscillation suppose le mouvement, et le mouvement la durée. On serait donc dans un monde, que Descartes avait d’ailleurs imaginé, où tout serait recréé à tout moment, sans aucun lien avec les instants précédents. Bergson passe ensuite à l’hypothèse inverse, c’est-à-dire à celle d’une conscience sans horloge. Ici, le  » moi  » ne connaîtra plus qu’une  » durée hétérogène  » faite des états de conscience à laquelle ne s’ajoutera plus la conscience de changement extérieur. Cette durée est la même que ressentira celui qui s’enfermera dans une pièce, seul et sans montre. Il sera donc livré à sa seule pensée, il ressentira donc un temps subjectif, c’est-à-dire la durée intime. Ainsi disparaissent les  » moments extérieurs les uns aux autres, sans rapport avec le nombre « . Ces mouvements sont en effet ceux des différentes oscillations du pendule extérieur, parce que se situant dans l’espace et non dans la durée. Ils sont  » sans rapport avec le nombre  » parce qu’ils ne peuvent être comptés que dans un temps géométrisé qui a disparu avec l’horloge et le pendule. Enfin, cette durée du moi est interprétée comme  » hétérogène  » parce qu’elle se constitue de faits de conscience différents les uns des autres, s’unissant dans la durée du moi. Ceci s’oppose à l’homogénéité de l’espace et du temps géométrisé; il n’y a pas en effet de qualités propres à l’espace qui permettrait de distinguer ses parties les unes des autres. L’espace homogène, c’est-à-dire cartésien, est un espace dont les dimensions sont interchangeables, les mouvements réversibles. La durée, quant à elle, est au contraire hétérogène, puisqu’elle est constituée de faits de conscience.

La deuxième phrase du texte, qui en constitue la conclusion, distingue clairement ce que la perception d’un mouvement extérieur à la conscience confondait :  » dans notre moi, il y a succession sans extériorité réciproque, en dehors de moi, extériorité réciproque sans succession « . Notre moi est l’unique lieu de  » la succession  » qui est d’ailleurs le caractère propre de la durée. Les états de conscience se succèdent les uns les autres pour constituer la durée, contrairement aux parties de l’espace qui ne sont que juxtaposées. Ainsi, on pourrait dire qu’il n’y a pas de relations entre la durée vraie et les oscillations du pendule, pas de transition de la succession à l’extériorité réciproque. Dès lors, il paraît impossible de confondre le temps et l’espace.

Le texte de Bergson a le mérite de clarifier la notion du temps en la distinguant clairement de celle d’espace. Au moyen d’une expérience banale, Bergson parvient en effet à nous faire découvrir que le temps est identifiable à la durée et que seule notre conscience peut en faire l’expérience. On comprend, lorsqu’il analyse notre perception du mouvement, que notre perception d’un quelconque mouvement spatial passe nécessairement par la mémoire d’une suite de positions dont seule notre conscience assure l’unité. On comprend ainsi que le temps forme un tout homogène et continu reliant le présent au passé et au futur, et non une juxtaposition d’instants qui s’ajouteraient les uns aux autres. On comprend par la même que le temps mesuré, qui intervient comme facteur dans les équations du physicien, soit une pure abstraction, obtenue au prix d’une réduction indue du temps à de l’espace, auquel il est hétérogène.

On peut se demander toutefois si Bergson, à vouloir trop bien distinguer le temps de l’espace, en le rendant à sa véritable nature, celle de la durée, ne manque pas un rendez-vous historique avec l’une des plus grandes découvertes des sciences de notre temps, celle de la relativité du mouvement. On sait l’incapacité de Bergson à comprendre la théorie d’Einstein que trahissent les arguties métaphysiques misérables dans lesquelles s’est enferrée sa pensée sur ce sujet. Tout semble indiquer que si le temps n’est pas de l’espace – soyons gré à Bergson de nous le rappeler – il forme néanmoins avec lui un continuum dont la réalité est pétrie. Bergson semble victime d’un dualisme qu’il hérite d’une longue tradition philosophique, marquée par la distinction séparative de l’âme et du corps, de l’esprit et de la matière. Les aiguilles bougent bel et bien sur le cadran et pas seulement dans mon esprit qui les observe. Si je ferme les yeux, je les retrouve dans une autre position, qu’elle ne peuvent atteindre que grâce au temps qui leur a été nécessaire pour se déplacer…

Bergson, dans l’extrait que nous venons d’analyser, traite de l’hétérogénéité de la durée, intime, et du temps, tout en extériorité, des horloges. Il nous explique donc qu’il ne peut y avoir de durée réellement mesurable, parce que l’on a tort d’objectiver la durée du moi en le confondant avec l’extériorité des phénomènes physiques. Nous pouvons ainsi réfuter la pseudo-objectivité des mesures du temps des scientifiques. Mais faut-il pour autant dissocier le temps de l’espace. Einstein n’est-il pas parvenu lui aussi à révéler et expliquer la relativité de nos mesures en donnant à penser conjointement l’espace et le temps ?

 D’après l’analyse détaillée du texte de Bergson réalisée par Valérie Marchal, Élève en Terminale ES au lycée Saint Pierre Chanel de Thionville en 1998-1999

Source : http://www.philonet.fr/ComText/Bergtps.html

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