Les Perses (Texte Intégral 3) Réponse

 

Eschyle3

Eschyle

THÉÂTRE D’ESCHYLE

LES PERSES.

TRAGÉDIE.

Traduction française :
Pierre-Alexis Pierron (1814-1878)

Salamine2

Bataille de Salamine

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ARGUMENT.
Il y a dans les Perses un grand appareil de spectacle : des vieillards assemblés qui se consultent sur la conduite des amures d’un vaste empire, remise en leurs mains ; une reine effrayée par un songe; un roi évoqué du fond de son tombeau, et qui reparaît aux yeux de ses sujets prosternés à terre; un autre roi, tout-puissant naguère, et maintenant seul, abandonné de tous, sans flotte, sans armée, sans cortège, le corps exténué, l’esprit troublé par la douleur et le désespoir. Ce n’est là pourtant que l’extérieur, le costume, si je puis dire, de cette tragédie : tout l’intérêt est vers les rives de cet Hellespont, traversé d’abord avec tant de pompe, et puis avec tant d’ignominie ; il est surtout vers les côtes de Salamine et dans les champs de Platée. C’est dans les admirables récits dont la pièce est pleine, qu’est véritablement l’action, le drame, toute la tragédie. Ces mots, ici, ne sont point une critique. La poésie d’Eschyle, si l’on me passe un terme des rhéteurs, est une perpétuelle hypotypose : c’est un tableau qui vit ; c’est quelquefois une vie si réelle et si saisissante, qu’on a vu de ses yeux ce que l’esprit seul vient de concevoir, et qu’on oserait presque dire : « J’étais là ! » Oui, nous sommes avec le soldat-poète sur cette flotte qui sauva, à Salamine, la Grèce et peut-être le monde.
Les Perses furent représentés sous l’archonte Ménon, dans la quatrième année de la LXXVIe olympiade, l’an 473 avant Jésus-Christ. Eschyle était alors âgé de cinquante-deux ans; il avait déjà composé sans doute un grand nombre d’ouvrages, et remporté plusieurs fois le prix des tragédies nouvelles. Cette fois encore il fut vainqueur. Les quatre pièces qu’il avait présentées au concours étaient, suivant la didascalie grecque, Phinée, les Perses, Glaucus de Potnies et Prométhée. Cette dernière pièce, nommée à cette place, ne peut être qu’un drame satyrique, le Prométhée allumeur du feu.
Welcker pense que les trois tragédies qui précédaient ce Prométhée formaient une trilogie dans toute l’acception du terme. Cette opinion a fait pendant quelque temps fortune en Allemagne, et les raisons dont Welcker l’appuie ont eu l’approbation d’Otfried Müller lui-même. Toute l’argumentation de Welcker repose sur une hypothèse que Müller admet pleinement : c’est que le Glaucus dont il s’agit dans la didascalie grecque n’est point Glaucus de Potnies, mais Glaucus Pontius ou Glaucus marin. Il est certain qu’Eschyle avait composé deux Glaucus; et la grande ressemblance des deux mots πόντιος et ποτνιεύς permet de croire que les copistes de la didascalie ont pu se tromper, écrire un des surnoms pour l’autre, et remplacer ainsi le dieu marin par le tyran de Potnies. Mais cette hypothèse fondamentale exige qu’on regarde comme non avenus les documents qui concernent la pièce intitulée Glaucus marin. Le scholiaste de Théocrite dit qu’il y avait, dans cette pièce, des Silènes et des Pans, autrement pour le français, des satyres. C’était donc un drame satyrique, et non une tragédie. Le principal personnage, Glaucus, était un monstre grotesque, qui n’avait d’humain ou de divin que la face et la barbe, et dont les membres étaient un composé d’algues, de coquillages, d’huîtres et même de pierres. Mais passons. Glaucus marin, puisqu’on le veut, sera une tragédie. Voyons la trilogie. Otfrred Müller, dans son Histoire de la littérature grecque, a résumé et renforcé les idées de Welcker. Or voici le raisonnement, assurément fort subtil, sinon fort plausible, à l’aide duquel Müller entreprend de prouver qu’un lien étroit unissait Phinée aux Perses et les Perses à Glaucus marin.
Ce n’est point la description de la victoire des Grecs qui est le sujet de la tragédie des Perses, mais l’évocation de Darius et son apparition sur le tombeau. La folie de Xerxès a amené l’accomplissement d’antiques oracles, qui annonçaient l’issue funeste de toute lutte entre la Perse et la Grèce; et ces oracles, c’est dans la tragédie de Phinée qu’Eschyle les avait dû faire connaître. Phinée, suivant les mythologues, reçut les Argonautes durant leur voyage à Colchos, et il leur prédit toutes les aventures qui devaient leur arriver. Or on sait que l’idée d’une vieille rivalité entre l’Asie et l’Europe, aboutissant par degrés successifs à des événements de plus en plus considérables, s’était emparée, au temps d’Eschyle, même des imaginations populaires. Il est donc probable qu’Eschyle avait pris cette idée comme la base des prophéties de Phinée, et qu’il avait représenté l’expédition des Argonautes comme le type des conflits plus terribles qui eurent lieu depuis entre les Barbares et les Grecs. Le même dessein se montre pareillement dans la troisième pièce de la trilogie, Glaucus marin. Les fragments qui nous restent de cette tragédie parlent d’un voyage qu’aurait fait le dieu en Sicile et en Italie, à travers la mer Eubéenne et la mer Égée. Dans le récit de ce voyage, Himère est mentionnée comme un des points où le dieu s’arrête. Or c’est dans Himère que les Grecs de Sicile, au temps de la bataille de Salamine, avaient victorieusement repoussé l’invasion des Carthaginois. De sorte qu’Eschyle avait un moyen de mettre cet événement fameux dans une étroite corrélation avec la bataille de Platée. La défaite des Carthaginois à Himère était considérée comme le second grand exploit par lequel la Grèce avait échappé au joug des Barbares; et la scène de la pièce était à Anthédon dans la Béotie, où Glaucus, suivant la tradition, avait exercé le métier de pêcheur. On peut pareillement conjecturer que les prophéties de Phinée, dans la première tragédie, faisaient mention des peuples de race punique, aussi bien que des Perses, à propos des luttes futures entre l’Asie et la Grèce.
Il est difficile, à qui aura lu les Perses sans parti pris, de convenir que le sujet principal de cette tragédie soit l’évocation de Darius, et non point la déroute de l’armée de Xerxès. La scène de l’évocation n’est réellement qu’une machine poétique, et pour amener le récit des événements qui ont suivi la bataille de Salamine, et pour préparer l’arrivée de Xerxès dans un dénuement où le désastre seul de sa flotte n’aurait pas suffi à le réduire. Quant à l’assertion que Phinée, les Perses et Glaucus formaient une trilogie dont les trois parties avaient entre elles une étroite connexion, c’est ce que, pour ma part, je ne saurais admettre, même en concédant que le Glaucus dont il s’agit ait été Glaucus marin et non pas Glaucus de Potnies. Il n’y a pas de tragédie dont on ne puisse rattacher le sujet à une autre pièce quelconque, par des suppositions et des inductions; et Müller, ce me semble, n’a rien prouvé du tout, sinon les ressources et la finesse de son esprit. Il est certain que beaucoup de pièces d’Eschyle formaient trois à trois des groupes du genre de l’Orestie; mais on ne saurait prouver que toutes ses tragédies fussent soumises à cette loi, et que l’introduction de tragédies isolées dans les concours eût été, comme l’assure Müller, une innovation de Sophocle. La prétendue trilogie dont faisaient partie les Perses serait à elle seule une preuve du contraire. C’est ce que ne craint pas d’avouer l’éditeur anglais du livre de Mülier, aussi peu convaincu que moi-même par la démonstration.


PERSONNAGES.
CHŒUR de vieillards.
ATOSSA, veuve de Darius et mère de Xerxès.
Un COURRIER.
L’OMBRE DE DARIUS.
XERXÈS, roi de Perse, fils de Darius.
La scène est à Suse, devant le palais des rois de Perse. On voit le tombeau de Darius.


 

LE CHOEUR.
Ceux que vous voyez ici (1) se nomment les Fidèles. Les autres Perses sont partis pour attaquer la terre de Grèce ; nous, nous sommes les gardiens de ces palais remplis d’or, de richesses, et c’est à nous que le maître lui-même, que le roi Xerxès fils de Darius a délégué son autorité (2), et confié le soin de veiller sur son empire. Mais reviendront-ils, ce roi, cette resplendissante armée ? Un funeste pressentiment agite et bouleverse nos cœurs. L’Asie a vu partir toute la génération vigoureuse, et c’est en vain que ses cris gémissants rappellent nos guerriers (3). Nul courrier, nul cavalier n’arrive encore, pour rassurer la capitale des Perses. Les peuples de Suse (4), d’Ecbatane (5) les habitants des antiques remparts de Cissia (6) ont quitté leurs pays : cavaliers, matelots, troupes de pied, énorme masse préparée pour les combats (7). Nous avons vu partir Amistrès, Artaphrénès, Mégabatès, Astaspès, ces chefs des Perses, ces rois sujets du grand roi, ces généraux de l’immense expédition ; habiles à lancer la flèche, cavaliers renommés, leur aspect est formidable, leur audace, dans la bataille, irrésistible. Avec eux marchaient Artembarès, si noble sur son coursier, et Masistès, et le brave Imée à l’arc terrible, et Pharandacès, et Sosthanès, celui qui fait voler son char dans la plaine. Le Nil aux flots vastes et fécondants nous a envoyé ses héros (8) : Susicanès, l’Égyptien Pégastagon ; et le chef de la ville sacrée de Memphis, le puissant Arsamès ; et Ariomardus, qui commandait dans l’antique ville de Thèbes ; et ces rameurs habiles qui habitent les marais de l’Égypte, multitude innombrable. Puis sont venus les bataillons de la molle Lydie, et tous les peuples qui couvrent le continent, sujets de Mitrogathès, du vertueux Arctée, deux rois serviteurs du maître. Sardes (9), la ville opulente, a lancé de son sein des milliers de chars, attelages de quatre, attelages de six coursiers, effrayant spectacle pour l’ennemi. Les habitants du sacré Tmolus (10) jurent qu’ils jetteront sur le cou de la Grèce le joug de l’esclavage : ainsi parlent Mardon, Tharybis, ces guerriers infatigables, et leurs Mysiens (11) aux traits redoutés. L’opulente Babylone envoie une foule impétueuse, soldats de toute arme, matelots, archers fiers de leur adresse. Enfin toute l’Asie s’est armée du glaive et marche à la voix redoutable de son roi. Ainsi est partie la fleur des guerriers de la Perse; et cette terre d’Asie qui les a nourris gémit déchirée d’un cuisant regret. Les pères, les épouses comptent les jours en tremblant.

(1) Le texte dit τάδε, littéralement : ces choses-ci, ce que voici. Rien n'est plus fréquent, chez les poètes dramatiques, que l'emploi de ὅδε,
ἀνήρ ὅδε, celui-ci, cet homme-ci, au lieu de έγώ, moi. Le neutre est infiniment plus rare; mais pourtant cet exemple n'est pas unique.
(2) Κατὰ πρεσβείαν. Scholies ; κατὰ τιμὴν αἱρεθέντες.
(3) Je lis, avec Heimsœth, κενεόν an lieu de νέον. Meinecke et Weil écrivent ἐνεόν, même sens.
(4) Suse était la capitale de l'empire des Perses.
(5) Ecbatane était la capitale de la Médie.
(6) Ville de la Susiane, que d'autres auteurs confondent avec Suse elle-même. C'était probablement un faubourg de la capitale.
(7) Dans l'énumération qui suit, Eschyle est loin de s'accorder avec Hérodote. Il omet les noms de beaucoup de peuples et de chefs cités par l'historien; en revanche, il nomme plusieurs personnages inconnus d'ailleurs, et qui, suivant le scholiaste lui-même, n'ont jamais existé que dans sa tragédie.
(8) L’Égypte, depuis la conquête de Cambyse, était une province de l'empire des Perses.
(9) Sardes était la capitale de la Lydie.
(10) Montagne de la Lydie, où le Pactole prend sa source.
(11)Les Mysiens, suivant Hérodote, se servaient de javelots qui n'étaient que des bâtons pointus, dont le bout avait été durci au feu. La Mysie était dans l'Asie Mineure, au nord de la Lydie.

La royale armée, dans sa marche destructrice, a déjà touché au continent qui nous fait face ; elle a traversé le détroit de Hellé (12), fille d’Athamas ; des câbles de lin ont lié les navires ; un pont solidement fixé par des clous a livré le passage, et la mer a courbé sa tête sous le joug (13).

(12) L'Hellespont, aujourd'hui canal des Dardanelles, qui unit la mer Égée à la Propontide et sépare l'Europe de l'Asie. C'est là que s'était noyée, suivant la fable, Hellé, fille d'Athamas, roi de Thèbes, en voulant fuir avec son frère la tyrannie de leur belle-mère Ino.
(13) Le pont de bateaux sur lequel Xerxès fit passer l'Hellespont à son armée est trop connu pour qu'il soit besoin d'en parler ici.

Tout cède devant le fougueux maître de la populeuse Asie. Par deux côtés à la fois, par terre, par mer, son immense armée s’élance vers les plaines de la Grèce. Ses généraux sont braves, pleins d’une forte sève ; il se fie en leur courage : fils de cette race qui naquit de la pluie d’or (14), Xerxès est l’égal des dieux.

(14)  Le texte dit χρυσόγονου γενεᾶς. Les rois de Perse faisaient remonter leur dynastie jusqu'à Persée, fils de Danaé et de la pluie d'or.

Ses yeux sont pleins d’un feu sombre ; c’est le regard du dragon sanglant. Des millions de bras, des milliers de vaisseaux se meuvent par sa pensée; et lui, pressant la course de son char syrien, il précipite contre les lances d’un ennemi valeureux les intrépides archers de l’Asie.
Quelle bravoure pourrait soutenir le choc de ce vaste torrent d’hommes ? Quelles barrières assez puissantes arrêteraient les flots de cette mer irrésistible? Oui, l’armée des Perses est une vaillante armée, le peuple des Perses un peuple de braves!
Oui ; mais quel mortel échappera aux perfides trahisons de la Fortune? qui est l’homme au pied agile, qu’un bond heureux mettra hors du piège ? Caressante et flatteuse d’abord, la calamité attire les humains dans ses rets (15) : on y tombe, et nul effort ne peut plus nous dégager (16).

(15) Je lis, avec Hermann, Dindorf et Weil, εἰς ἄρκυας Ἄτα, au lieu de εἰς ἀρκύστατα.
(16) Quelques modernes pensent que ces réflexions sur la Fortune (vers 93-100) devraient être transportées plus loin', après ce qui est dit de l'ardeur téméraire des Perses (vers 101-113). Au lieu d'être une épode, ce serait une strophe et une antistrophe de quatre vers chacune. Weil adopte cette disposition.

Les dieux, depuis bien longtemps, ont manifesté leurs desseins sur les Perses : elle leur vient des dieux, cette ardeur qui les entraîne à l’assaut des tours, aux mêlées tumultueuses des cavaliers, à la destruction des villes.
Et ils ont appris à contempler sans effroi les vagues de l’immense plaine des mers (17), qui blanchit sous le souffle impétueux des vents ; ils aiment à confier leurs jours à de minces câbles et à ces machines qui transportent des peuples au delà des flots (18).

(17) Eschyle dit πόντιον ἄλσος. Or, ἄλσος est un bois, ou tout au moins une broussaille, un fourré. C'est un exemple entre mille des hardiesses intraduisibles dont fourmille son style. Du reste, en entendant, comme Schütz, ἄλσος dans le sens de pré, on ôte à l'expression ce qu'elle a d'étrange, et elle a son analogue dans toutes les langues. Eschyle, dans un autre passage, Suppliantes, vers 868, se sert du mot ἄλσος comme ici : ἁλίρρυτον ἄλσος.
(18) Ceci s'applique aux provinces du littoral, et non à la Perse proprement dite.

A cette idée, un sombre nuage s’étend sur mon âme ; l’aiguillon de la crainte pénètre mon cœur. Ah I malheureuse armée des Perses ! je tremble que notre ville, que Suse, la grande cité, veuve de ses fils, n’entende ce cri retentir.
Je tremble qu’à ce cri ne répondent les murs de Cissia, et que les femmes, foule éplorée, ne déchirent leurs voiles de lin en répétant ces accents funèbres : Malheureuse, malheureuse armée des Perses !
Cavaliers, hommes de pied, tout le peuple, comme un essaim d’abeilles, s’est précipité sur les pas du chef; prolongement commun de l’un et de l’autre continent au sein des mers, le pont leur a livré le passage.
Cependant l’époux est absent, et le lit nuptial se baigne de larmes. Les femmes de la Perse vivent en proie à la douleur. Abandonnées, solitaires, toutes elles poursuivent de passionnés regrets le compagnon de leur couche, entraîné par l’aveugle amour des combats.
Pour nous, Perses qui allons siéger dans ce palais antique, redoublons de sagesse, de prudence dans nos conseils : tel est notre devoir. Aussi bien nous ignorons le sort du roi Xerxès, le fils de Darius, le descendant de celui qui donna son nom à notre race (19). Est-ce la flèche rapide du Perse qui a vaincu ? la lance acérée du Grec est-elle triomphante ?
Mais voilà qu’une lumière apparaît, aussi brillante que l’œil des dieux ; c’est la mère du roi, c’est ma reine : je tombe à ses pieds. Que toutes nos voix s’élèvent ; offrons-lui les hommages qui lui sont dus. (Atossa entre montée sur un char, et dans tout l’appareil de la royauté.)
Ο puissante souveraine des femmes perses à la large ceinture ; salut, vénérable mère de Xerxès (20) veuve de Darius, toi qui partageas la couche du dieu des Perses, toi qui mis au monde un dieu ! puisse notre antique Fortune n’avoir point abandonné l’armée de ton fils !

(19) Persée. J'ai tâché de conserver dans la traduction de cette phrase l'idée de parenté qui est évidemment contenue dans les mots τὸ πατρωνύμιον γένος ἁμέτερον, et que le scholiaste a si bien marquée dans sa seconde explication : ὁ ἐκ προγόνων ἰθαλενής. Wellauer s'en réfère au scholiaste sur le sens de ce passage, et il a raison. Ahrens, sans corriger le texte comme l'avaient fait d'autres éditeurs, l'entend autrement que le scholiaste. Après avoir traduit littéralement, « nostrum a patribus nominatum genus, » ce qui est un peu moins clair que le grec, il ajoute, pour glose : id est, unus noster dominas prœter quem nemo a patribus hunc honorem accepit ; nobilissimus igitur. J'ai admiré comment des mots nostrum, etc., Ahrens tirait tout cela, mais sans éprouver le désir de corriger ma version.
(20) Atossa, à l'époque de l'expédition de Xerxès, devait être fort âgée, et méritait certainement l'épithète de γεραιά, que les vieillards ajoutent à son titre de mère de Xerxès. Fille de Cyrus, elle avait été successivement l'épouse de son frère Cambyse, du mage Smer-dis, et enfin de Darius, duquel elle eut deux fils, Xerxès et Artabazanès.

ATOSSA.
Voilà le souci qui m’amène; oui, c’est pour cela que j’ai quitté ma splendide demeure et ce lit où je reposai près de Darius. Et moi aussi l’inquiétude pénètre mon cœur de ses traits. Je l’avouerai, je suis loin d’être sans crainte. Oui, mes amis, je tremble que la redoutable Fortune (21) ne s’enfuie loin de nous, soulevant la poussière du sol, et renversant de son pied cet édifice de prospérité qu’a élevé Darius non sans l’assistance de quelque dieu. Donc mon cœur est en proie à une double inquiétude : les plus grands trésors, sans défenseurs, ne gardent point leur prestige (22) ; et, sans trésors, la puissance, quelle qu’elle soit, ne resplendit jamais de tout son éclat. Nos richesses n’ont pas souffert ; mais je crains pour l’œil de ce corps (23). Car l’œil d’une maison, c’est la présence du maître. Vous voyez mon trouble : dans cette incertitude, Perses, fidèles vieillards, j’ai besoin de prendre votre avis ; C’est de vous seuls que j’attends des conseils salutaires.

(21) Je lis, avec Weil, δαίμων au lieu de πλοῦτος. Atossa répète le mot dont s'est servi le chœur dans l'expression de ses craintes.
(22) Je lis, avec Hartung et Heimsœth, μένειν au lieu de σέβειν.
(23)   Je lis ὀφθαλμῷ au lieu de ὀφθαλμοῖς, correction de Heimsceth adoptée par Weil.

LE CHŒUR.
Sache-le bien, reine de ce pays, faut-il parler? faut-il agir ? Si j’ai le pouvoir, un seul mot suffira ; car ceux dont tu invoques les conseils sont à toi de toute leur âme.

ATOSSA.

Mille songes pendant les nuits viennent sans cesse m’assaillir, depuis que mon fils a rassemblé son armée, depuis qu’il est parti, brûlant de dévaster la terre d’Ionie. Mais nul encore ne m’a aussi vivement frappée que le songe de la dernière nuit. Écoute. Il m’a semblé voir deux femmes apparaître devant moi, magnifiquement vêtues : l’une était parée de l’habit des Perses, l’autre du costume dorien; leur taille avait plus de majesté que celle des femmes d’aujourd’hui; leur beauté était sans tache ; c’étaient deux filles de la même race, c’étaient deux sœurs (24). A chacune d’elles le sort avait fixé sa patrie : l’une habitait la terre de Grèce, l’autre la terre des Barbares (25). Un débat, à ce qu’il me paraissait, s’éleva entre elles. Mon fils s’en aperçoit ; il les arrête, il les apaise; puis l’une et l’autre il les attelle à son char, le cou captif sous les mêmes courroies. Et l’une s’enorgueillissait de son harnais, et sa bouche ne résistait pas au frein. L’autre, au contraire, se cabre ; de ses deux mains elle disloque les pièces du char; elle s’élance, entraînant ces débris : elle a jeté son frein et brisé son joug. Mon fils tombe ; Darius son père accourt, le console ; mais Xerxès, à cette apparition, déchire ses vêtements sur son corps. Voilà le récit de ma vision nocturne. A mon lever, je baignai mes mains dans une source pure ; préparée pour le sacrifice, je m’approchai de l’autel. J’allais présenter l’offrande aux dieux qui protègent contre les sinistres présages. Tout à coup un aigle vient se réfugier au foyer du Soleil (26). Saisie d’effroi, je demeurai sans voix, mes amis. Bientôt, d’un vol rapide, un épervier s’abat sur l’aigle à mes yeux; de ses serres, il lui déchire la tête, et l’aigle épouvanté lui abandonne son corps sans résistance. — Ce que j’ai vu m’a effrayée; mon récit vous remplit de crainte ; car vous le savez assez, vainqueur mon fils deviendrait le plus glorieux des héros. Vaincu, toutefois, il n’a nul compte à rendre à ses sujets; et, s’il vit, il régnera comme auparavant sur cet empire.

(24) Il est remarquable que, malgré íes. haines nationales et malgré l'opposition en apparence radicale des noms de Grec et de Barbare, ridée d'une commune origine ait néanmoins persisté, et qu'Eschyle ait si nettement exprimé, dans sa fiction poétique, ce que la comparaison de la langue de Zoroastre avec celle d'Homère a mis récemment à l'abri de toute contestation.
(25) On peut voir par ce trait et quelques autres du même genre combien Eschyle tenait peu à ce que nous appelons aujourd'hui la couleur locale. Il met dans la bouche des Perses eux-mêmes le nom que les Grecs donnaient aux étrangers.
(26) Le soleil, sous le nom de Mithra, était le principal dieu des Perses. On sait que les Parsis, leurs-descendants, adorent encore le feu. Du reste, conformément λ la judicieuse remarque de Stanley, je me suis bien gardé de traduire le mot Φοίβῳ du texte par Phébus ou Apollon ; car il s'agissait ici, non point d'un dieu anthropomorphique, mais du soleil de la nature adoré comme un dieu.

LE CHŒUR.
Nos discours, ô mère, ne veulent t’inspirer ni trop d’effroi, ni une excessive confiance. Va présenter aux dieux tes prières : si le présage est sinistre, demande-leur d’en détourner l’effet ; demande-leur pour toi, pour ton fils (27), pour l’empire, pour tous tes amis, de l’accomplir s’il est heureux. Verse ensuite des libations à la terre et aux morts. Conjure avec l’élan du cœur Darius ton époux, qui cette nuit t’a, dis-tu, visitée, d’envoyer à la lumière, du sein des ténèbres souterraines, à toi et à ton fils, de favorables augures, de retenir dans l’ombre de la nuit infernale les présages de malheur. Tel est mon avis sincère ; la raison est le devin qui te le donne (28) : suis-le; et ce songe, j’en ai la confiance, n’aura pour toi que d’heureux effets.

(27) Τέκνῳ au lieu de τέκνοις, correction de Heimsœth adoptée par Weil. En effet, ici comme un peu plus bas, il ne s'agit que de Xerxès. Cette correction s'autorise d'un manuscrit, où elle est même accompagnée de la glose τῷ Ξέρξῃ.
(28) Θυμόμαντις ὤv, littéralement. «Je t'ai donné ce conseil, étant devin par mon cœur, par ma prudence, par ma raison.» Hésychius explique ainsi le mot θυμόμαντις, conformément à l'étymologie, et en opposition avec θεόμαντις, devin par l'inspiration divine.

ATOSSA.
Tu m’as le premier interprété l’apparition nocturne, et tes conseils témoignent tout ton amour et pour mon fils et pour ma famille. Puisse l’événement n’avoir rien que de favorable! J’accomplis ton ordre, je rentre au palais ; je vais offrir des sacrifices aux dieux, aux mânes qui nous sont chers. Mais pourtant il y a une chose que je voudrais connaître. Où dit-on, mes amis, qu’Athènes est située ?

LE CHŒUR.
Bien loin vers le couchant, vers les lieux où disparaît le Soleil, notre puissant maître.

ATOSSA.
Et pourtant mon fils brûlait du désir de s’emparer de cette ville.

LE CHŒUR.
C’est qu’alors la Grèce entière fût devenue sujette du roi.

ATOSSA.
Ainsi donc les Athéniens ont une innombrable armée?

LE CHŒUR.
Ils ont du moins une armée qui a pu déjà faire mille maux aux Mèdes.

ATOSSA.
Et, avec cette armée, ont-ils chez eux des richesses suffisantes?

LE CHŒUR.
Ils ont une source d’argent (29), trésor que leur fournit la terre.

(29) Les mines de Thoricum et de Laurium en Attique.

ATOSSA.
Les armes qui brillent dans leurs mains, sont-ce l’arc et les flèches ?

LE CHŒUR.
Non. Ils combattent de près avec la lance, et se couvrent du bouclier (30) .

(30)  On verra plus bas qu'il y avait des archers dans l'armée grecque ; mais ils y étaient en petit nombre, et n'étaient pas des Athéniens. Les Crétois étaient aussi célèbres, comme archers, que les peuples d'Asie, dont l'arc et les flèches étaient presque l'arme unique.

ATOSSA.
Quel monarque les conduit et gouverne leur armée?

LE CHŒUR.
Nul mortel ne les a pour esclaves ni pour sujets.

ATOSSA.
Comment pourraient-ils donc soutenir l’attaque de leurs ennemis?

LE CHŒUR.
Comme ils ont fait jadis en détruisant cette immense, cette belle armée de Darius.

ATOSSA.
Funeste pensée pour les pères de ceux qui sont partis !

LE CHŒUR.
Mais tu vas, je crois, être bientôt éclaircie de tout ce que tu veux savoir. Un homme accourt à grands pas; je reconnais un courrier perse : nous aurons de sa bouche une nouvelle sûre, ou de la victoire, ou de notre malheur.

LE COURRIER.
Ô villes qui couvrez toute la terre d’Asie! ô Perse! ô vaste palais, séjour de l’opulence ! comme un seul coup a flétri tant de prospérités ! La fleur des Perses est tombée, elle a péri! ô douleur! ô triste sort d’être chargé d’apporter le fatal message ! Pourtant, il faut parler, il faut, ô Perses ! vous dérouler toute notre infortune. L’armée des Barbares a péri tout entière.

LE CHŒUR.
O revers! revers terrible,inouï, épouvantable! Hélas! hélas ! affreuse nouvelle ! Perses, fondez en larmes.

LE COURRIER.
Oui, c’en est fait de l’armée, moi-même c’est contre tout espoir que je vois luire l’instant du retour.

LE CHŒUR.
Vieillesse ennemie n’avons-nous tant vécu, misérables vieillards, que pour apprendre cette catastrophe inattendue !

LE COURRIER.
J’y étais! aussi n’est-ce point de la bouche d’un autre, ô Perses! que je tiens le récit des maux qui nous ont frappés. Ce que je dirai, je l’ai vu.

LE CHŒUR.
Malheur ! malheur ! C’est donc en vain que, des plaines de l’Asie, tant de peuples confondant leurs armes se sont précipités sur ce funeste pays de Grèce (31) !

(31) Δᾴαν, (δαίαν) Ἑλλάδα χώραν, vulgo δῖαν.

LE COURRIER.
Les cadavres des infortunés qui ont péri sont amoncelés sur les rivages de Salamine (32) et dans tous les lieux d’alentour.

(32) C'est dans le détroit qui sépare l'Ile de Salamine de l'Âttique, que s'était donnée la bataille navale où Xerxès fut vaincu, et dont le courrier fera plus bas le récit.

LE CHOEUR.
Malheur! malheur! Ainsi les corps de nos proches, plongés dans les ondes, roulent, sans vie, ballottés par la vague au milieu des flottants débris de nos vaisseaux (33)!

(33) Πλαγτοῖς ἐν διπλάκεσσι. Hermann entend διπλάκεσσι des larges vêtements des Perses : « Videtur Aeschylus πλαγκτοὺς δίπλακας; amplas Persarum vestes dicere, quae in mari nantibus mortuis late expansae huc illuc ferebantur. » Ch. Prince propose de lire πλακίδεσσι, au lieu de διπλάκεσσι. De cette façon, le sens donné par le contexte est d'accord avec le mot, et l'on n'est point forcé d'admettre l'image un peu étrange des caftans, car le δίπλαξ d'Homère n'est pas autre chose qu'un caftan.

LE COURRIER.
Nos arcs nous ont mal servis; l’armée tout entière est détruite! Au choc impétueux de leurs navires, nous avons fléchi.

LE CHŒUR.
Infortunés, poussons le cri de la détresse, le cri lugubre; car les dieux nous ont frappés d’un complet désastre (34). Hélas! hélas! notre armée a péri !

(34) Je lis, avec Hermann, Weil et d'autres, θεοί devant ἔθεσαν ou θέσαν.

LE COURRIER.
Ô Salamine! nom fatal et détesté! Athènes! Athènes! que ton souvenir me coûte de pleurs !

LE CHŒUR.
Athènes est pour l’ennemi un objet d’effroi. On dira longtemps à combien de femmes de la Perse Athènes a ravi leurs fils, leurs époux : malheur sans consolation (35) !

(35) Μάταν. J'avais à tort négligé de traduire ce mot, dont Abresch diminue trop l'importance. Si Xerxès avait été vainqueur, la mort de ses soldats eût eu pour compensation, aux yeux de ses sujets, les glorieux et utiles résultats de la victoire.

ATOSSA.
Je suis longtemps restée sans voix, interdite, accablée par l’affreuse nouvelle. Ce malheur est si grand, que je n’ai pas le courage de parler, de demander le récit de nos infortunes. Cependant, quand ce sont les dieux qui infligent la souffrance, force est bien aux mortels de la subir, (Au courrier.) Déroule à nos yeux toute la catastrophe; remets tes esprits; parle, quelques sanglots qui t’oppressent au sentiment de nos maux. Qui a survécu? qui devons-nous pleurer d’entre les chefs de peuples, d’entre ceux qui portaient le sceptre du commandement, et dont la place est restée vide par la mort  (36) ?

(36)  Weil : ἄνανδρον τάξιν ἠμήρου, locum suum vacuum reliquit.

LE COURRIER.
D’abord, quant à Xerxès, il vit et voit la lumière.

ATOSSA.
Ah! cette parole, c’est pour ma maison une clarté brillante; c’est le jour éclatant après une sombre nuit.

bataille_salamineLE COURRIER.
Mais Artembarès, le chef de dix mille cavaliers, a été tué sur les rochers escarpés de Silénie (37). Dadacès, qui commandait mille hommes, frappé d’un coup de lance, est tombé précipité de son bord. Ténagon, le plus brave des guerriers nés dans la Bactriane, est resté sur cette île d’Ajax (38) tant battue des vagues. Lilée, Arsamès, Argestès, abattus tous les trois sur le rivage de l’île où pullulent les colombes (39), se sont brisé la tête contre les rochers. Arctée, le fils de la contrée voisine des sources du Nil; avec lui, Adévès; un troisième, Pheresséyès, Pharnuque enfin, sont tombés du même vaisseau. Celui qui commandait à dix mille cavaliers, Matallus de Chryse (40) est mort; sa barbe rousse, épaisse, au poil hérissé, dégouttait de son sang; son corps s*est teint de la couleur de la pourpre (41). Le mage Arabus, Artamès le Bactrien, ce chef de trente mille cavaliers aux coursiers noirs (42) ne sortiront plus de l’âpre contrée (43); ils y ont péri, et comme eux Amestris, Amphistrée, celui dont la main agitait une lance infatigable, le valeureux Ariomardus, qui sera regretté dans Sardes, Sisame le Mysien. Tharybis, qui conduisait deux cent cinquante vaisseaux, Tharybis de Lyrnée (44) ce beau guerrier, est gisant sur la terre : l’infortuné a misérablement péri. Syennésis, le plus intrépide des chefs, le commandant des Cilices, est mort avec gloire : son trépas a coûté cher aux ennemis. Voilà les chefs dont je me rappelle les noms; mais ce n’est là que la moindre partie de nos pertes.

(37) On appelait ainsi une partie de la côte de l'Ile de Salamine.
(38) Ajax, le fils de Télamon, avait été roi de Salamine.
(39) C'est encore Salamine. Suivant Hermann, c'est plutôt un des îlots voisins.
(40) C'est la ville célèbre dans l'Iliade, la patrie de Chrysès et de Chryséis.
(41) J'ai suivi l'interprétation de Schûtz, qui rend χρῶτα par cutis colorem. Ahrens entend ce mot seulement de la couleur que le sang donne à la barbe, si toutefois je comprends bien l'économie de sa phrase: «barbam, colorem purpurea tinctura sanguinis mutans, madefecit. »
(42) Weil ; «Qui versus post 306 (314) legebatur, hic inserui. Illic ἵππου ἡγεμὼν τρισμυρίας post μυριόνταρχος; ferri non poterat. » En effet, le même homme ne. peut pas être à la fois chef de dix mille et chef de trente mille soldats. Avec le texte vulgaire, on est forcé de ne tenir aucun compte du sens propre de μυριόνταρχος, et de traduire par le terme vague de chef ou de général.
(43) Salamine, qui n'est guère qu'un rocher.
(44) Ou Lyrnesse, dans la Troade.

 ATOSSA.
Hélas! hélas! Irréparables désastres! Quelle honte pour les Perses! Quelles lamentations vont retentir! Mais reviens à ton récit. Combien les Grecs avaient-ils de vaisseaux, dis-moi, pour oser engager le combat avec la flotte des Perses !

LE COURRIER.
Quant au nombre des vaisseaux, sois sûre que les Barbares l’emportaient de beaucoup. Les Grecs avaient au plus trois cents navires; encore dix de ces navires formaient-ils une réserve. Xerxès, j’en suis garant, conduisait mille vaisseaux, sans compter ses fins voiliers au nombre de deux cent sept. Voilà la vérité (45). Notre flotte, comme tu vois, était loin d’être inférieure en forces. Mais un dieu a mis le poids de nos destins et des leurs sur une balance inégalé, et c’est ainsi que notre armée a dû périr.

(45)  Plutarque, dans la Vie de Thémistocle, cite les vers relatifs au nombre des vaisseaux de Xerxès, comme le plus sûr témoignage qu'il puisse invoquer, celui d'un témoin oculaire.

ATOSSA.
Les dieux ont voulu sauver la ville delà déesse Pallas.

LE COURRIER.
Athènes est une ville inexpugnable. Athènes contient des hommes ; et c’est là le rempart invincible.

ATOSSA.
Mais comment, dis-moi, le combat s’est-il engagé ? Sont-ce les Grecs qui ont commencé l’attaque ? est-ce mon fils, trop plein de confiance dans la multitude de ses navires ?

LE COURRIER.
Reine, un dieu déployant ses vengeances, quelque fatal génie fondant sur nous, voilà quelle a été la cause première du désastre. Un soldat grec de l’armée athénienne était venu dire à ton fils Xerxès qu’à l’instant où les noires ombres de la nuit seraient descendues, les Grecs abandonneraient la position; que, pour sauver leur vie, ils allaient se rembarquer en hâte et se disperser dans les ténèbres (46). A cette nouvelle, Xerxès, qui ne se méfiait ni de la ruse du Grec ni de la jalousie des dieux, ordonne à tous les commandants de la flotte qu’à l’instant où la terre cesserait d’être éclairée par les rayons du soleil, et où les ombres de la nuit rempliraient les espaces célestes, ils disposent sur trois rangs leurs innombrables navires ; qu’ils ferment tous les passages, tous les détroits; que d’autres vaisseaux enfin investissent l’île d’Ajax. « Si les Grecs évitent leur fatal destin, si leur flotte trouve le moyen d’échapper furtivement, vous serez tous décapités. » Tels furent les ordres qu’il donna dans sa confiance; car il ne savait pas ce que lui réservaient les dieux. Les troupes se préparent sans confusion, sans négligence ; elles prennent le repas du soir ; les matelots attachent par la courroie leurs rames aux bancs, toutes prêtes pour la manœuvre. Quand la lumière du soleil a disparu, quand la nuit est survenue, rameurs, soldats, chacun regagne son navire. Les rangs de la flotte guerrière se suivent dans l’ordre prescrit. Tous les vaisseaux se rendent à leur poste, et, durant toute la nuit, les pilotes tiennent les équipages en haleine. Cependant la nuit se passait, et nulle part l’armée des Grecs ne tentait de s’échapper à la faveur des ténèbres. Bientôt le jour aux blancs coursiers répandit sur le monde sa resplendissante lumière : à cet instant, une clameur immense, modulée comme un cantique sacré, s’élève dans les rangs des Grecs, et l’écho des rochers de l’île répond à ces cris par l’accent de sa voix éclatante. Trompés dans leur espoir, les Barbares sont saisis d’effroi; car il n’était point l’annonce de la fuite, cet hymne saint que chantaient les Grecs : pleins d’une audace intrépide, ils se précipitaient au combat. Le son de la trompette enflammait tout ce mouvement. Le signal est donné ; soudain les rames retentissantes frappent d’un battement cadencé l’onde salée qui frémit : bientôt leur flotte apparaît tout entière à nos yeux. L’aile droite marchait la première en bel ordre; le reste de la flotte suivait, et ces mots retentissaient au loin : « Allez, ô fils de la Grèce, délivrez la patrie, délivrez .vos enfants, vos femmes, et les temples des dieux de vos pères, et les tombeaux de vos aïeux. Un seul combat va décider de tous vos biens. » A ce cri nous répondons, de notre côté, par le cri de guerre des Perses. La bataille allait s’engager. Déjà les proues d’airain se heurtent contre les proues : un vaisseau grec a commencé le choc; il fracasse les agrès d’un vaisseau phénicien. Ennemi contre ennemi les deux flottes s’élancent. Au premier effort, le torrent de l’armée des Perses ne recula pas. Mais bientôt, entassés dans un espace resserré, nos innombrables navires s’embarrassent les uns aux autres, s’entrechoquent mutuellement de leurs becs d’airain : des rangs de rames entiers sont fracassés. Cependant la flotte grecque, par une manœuvre habile, forme cercle alentour, et porte de toutes parts ses coups. Nos vaisseaux sont culbutés; la mer disparaît sous un amas de débris flottants et de morts; les rivages, les écueils se couvrent de cadavres. Tous les navires de la flotte des Barbares ramaient pour fuir en désordre : comme des thons, comme des poissons qu’on vient de prendre au filet, à coups de tronçons de rames, de débris de madriers, on écrase les Perses, on les met en lambeaux. La mer résonne au loin de gémissements, de voix lamentables (47). Enfin la nuit montra sa sombre face, et nous déroba au vainqueur. Je ne détaille point : à énumérer toutes nos pertes, dix jours entiers ne suffiraient pas. Sache seulement que jamais, en un seul jour, il n’a péri une telle multitude d’hommes.

(46) Thémistocle, qui avait imaginé ce stratagème, dépêcha à Xerxès un certain Sicinus, qui lui était tout dévoué, et auquel il avait confié l'éducation de ses enfants. Il paraît même que ce Sicinus était né on Perse et n'était devenu soldat grec que par la fortune de la guerre.
(47) Κωκύμασιν. Hermann et Weil lisent, παυχήμασιν : de clameurs triomphantes. Ce serait alors une antithèse entre les cris des vaincus et ceux des vainqueurs, comme aux vers de l'Iliade, iv, 450-451, οὐ οἱμωγή est en regard de εὐχωλή, et ὀλλύντων de ὀλλυμένων.

ATOSSA.
Hélas! hélas! une immense mer d’infortunes vient d’engloutir les Perses et toute la race des Barbares.

LE COURRIER.
Ce que je t’ai dit, sache-le bien, n’est encore que la plus petite part de nos maux; car une autre calamité a frappé les Perses, deux fois plus pesante au moins que toutes ces calamités.

ATOSSA.
Et quelle infortune pouvait être plus cruelle ? Explique-toi : une calamité a frappé, dis-tu, notre armée, une calamité qui dépasse tous nos maux?

LE COURRIER.
Cette jeunesse de Perse, si brillante par son courage, si distinguée par sa noblesse, par sa fidélité au roi, elle a honteusement (48) péri d’une humiliante mort.

(48) Αἰσχρῶς; est la leçon des manuscrits. La Vulgate οἰκτῶς n'est qu'une correction de Turnèbe.

ATOSSA.
Qu’entends-je, amis ! Quel coup affreux pour moi! Quelle est donc cette mort dont tu dis qu’ils ont péri?

LE COURRIER.
Une île (49) est en face de Salamine, une île petite, d’accès difficile aux vaisseaux, et ou le dieu Pan, sur la rive des mers, mène souvent ses chœurs (50). C’est-là que Xerxès envoie ces guerriers. Quand la flotte des ennemis serait en déroute, ils devaient faire main-basse sur tous les Grecs qui se réfugieraient dans l’île, et recueillir ceux des leurs qu’y jetterait la mer. Xerxès lisait mal dans l’avenir. Le ciel donna la victoire à la flotte des Grecs. Ce jour-là même, les vainqueurs, le corps protégé de leurs solides armures d’airain, débarquent dans l’île, la cernent tout entière : les Perses ne savent plus par où fuir; la main des Grecs les écrase sous une grêle de pierres ; ils tombent percés par les flèches des archers ennemis. Enfin les assaillants s’élancent tous ensemble d’un même bond : ils frappent, ils hachent, et tous les malheureux Perses sont égorgés jusqu’au dernier. Xerxès sanglote à l’aspect de cet abîme d’infortunes? car il s’était assis en un lieu d’où l’armée tout entière se découvrait à sa vue : c’était une colline élevée, non loin du rivage de la mer (51). Il déchire ses vêtements, il pousse des cris de détresse; il donne aussitôt (52) à son armée de terre l’ordre de la retraite. Il part; mais c’est une fuite, une déroute. Telle est la calamité sur laquelle il te reste encore à gémir.

(49)  Cette île est Psyttalie, entre l'île de Salamine et le continent.
(50) « Ce dieu, dit le scholiaste, séjourne habituellement dans des lieux déserts. » Or Strabon nous représente Psyttalie comme déserte
et couverte de rochers.
(51) Xerxès s'était posté sur le mont Égialée, situé en face de Sala-mine, et il était assis sur un trône d'argent, qui fut depuis consacré dans le Parthénon par les Grecs vainqueurs.
(52) Ἄφαρ. En réalité, Xerxès ne décampa qu'au bout de plusieurs jours. Eschyle s'exprime en poète.

ATOSSA.
Ô Fortune ennemie! que tu as bien trompé l’espoir des Perses! Voilà donc le châtiment terrible que mon fils a infligé à cette illustre Athènes! Ce n’était donc point assez de tant de Barbares jadis tombés à Marathon ! Il fallait que mon fils essayât de venger leur mort, qu’il attirât sur lui cet amas d’infortunes ! — Mais toi, dis-moi, les guerriers de la flotte (53) échappés au désastre, où les as-tu laissés ? Ne peux-tu rien m’apprendre sur eux ?

(53) Je lis, comme Weil, οἵ, correction de M. Charles Thurot, et, au vers suivant, le masculin de même, au lieu du féminin. Dans la réponse du courrier, il s'agit des hommes, et non des vaisseaux.

LE COURRIER.
Les chefs des navires qui restaient encore ont fui au gré du vent, tumultueusement, en désordre. Quant à l’armée de terre, une partie a péri dans la Béotie, consumée par la soif, aspirant en vain après l’eau des fontaines. Nous, l’autre partie, fuyant à perte d’haleine, nous traversons le pays des Phocéens et la Doride, et, non loin du golfe Maliaque (54), ces plaines que le Sperchius (55) arrose de ses flots bienfaisants. De là nous entrons dans les champs de l’Achaïe (56), dans les villes des Thessaliens, Les vivres nous manquaient : la plupart y périrent victimes d’un double fléau, la soif et la faim. Nous gagnons ensuite la Magnésie (57), la Macédoine, les rives de l’Axius (58), et les roseaux du lac de Bolbé (59), et le mont Pangée (60), et la terre des Édons (61). Là, par un bienfait de la divinité, un froid inattendu glaça d’un bord à l’autre, pendant la nuit, les flots sacrés du Strymon (62). A ce bonheur, tel qui auparavant niait qu’il y eût des dieux au monde, se prosterna, pria la terre et le ciel. Quand l’armée eut uni ses longues actions de grâces aux dieux, elle traversa le fleuve sur la route de glace. Tous ceux d’entre nous qui l’avaient franchi avant que le dieu du jour lançât ses rayons ont la vie sauve. Mais bientôt le disque lumineux du soleil pénétra de sa flamme étincelante le sein du fleuve; la glace se rompit, les soldats s’engloutirent les uns sur les autres : heureux qui était d’abord suffoqué! Les survivants, ceux qui avaient échappé à la mort, souffrirent dans la Thrace de grandes fatigues et de nouveaux périls ; enfin, réduits à un petit nombre, ils sont rentrés dans les foyers paternels (63). La Perse va pleurer la fleur de son peuple perdue pour elle à jamais. — Voilà la vérité. Mais je passe sous silence la foule des incidents malheureux du désastre dont le ciel a accablé les Perses.

(54) C'est un enfoncement de la mer Egée, près des Thermopyles et vis-à-vis l'extrémité de l'Ile d'Eubée.
(55)  Le Sperchius, rivière de la Thessalie méridionale, se jette dans le golfe Maliaque.
(56) Plusieurs contrées portaient ce nom : celle-ci est l'Achaïe Phthiotide, province de la Thessalie.
(57) La Magnésie est aussi une contrée thessatienne.
(58) L'Axius est une rivière de la Macédoine.
(59). Ce lac communiquait avec la mer, près de la ville de Bromiscus.
(60) Le mont Pangée est en Thrace.
(61) L'Édonie, alors province de Thrace, fut annexée depuis à la Macédoine.
(62) Le Strymon est un fleuve de Thrace.
(63)  On peut suivre sur la carte la marche des Perses, et ce n'est plus ici cette géographie presque fantastique que nous avons vue dans le Prométhée. C'est qu'ici Eschyle parlait de la Grèce, de pays  à lui connus, et à travers lesquels lui-même il avait poursuivi les Perses.

LE CHŒUR.
Ô funeste Destin! as-tu bien assez foulé la race des Perses, tout entière écrasée sous tes pieds?

ATOSSA.
Ah ! malheureuse que je suis! notre armée est anéantie! Ô nocturne apparition d’un songe, que tu m’annonçais clairement ces malheurs! — (Au choeur) Mais vous, que vous avez été de trompeurs interprètes ! Cependant je vais suivre votre conseil. Je veux d’abord adresser des prières aux dieux du ciel ; puis je ferai des offrandes à la Terre et aux Mânes : je cours au palais chercher le gâteau sacré. Tout est perdu, je le sais; mais j’implorerai un plus favorable avenir. Et vous, c’est dans ces tristes conjonctures que des amis attendent de vous le dévouement de l’amitié. Consolez mon fils, s’il arrive avant mon retour; accompagnez-le au palais : gardez qu’à tant de malheurs il n’ajoute son désespoir. (Elle sort)

LE CHŒUR.
Ô roi Jupiter! tu viens donc de la détruire, cette armée des Perses, cette armée superbe, innombrable ! tu as plongé dans les ténèbres du deuil les cités de Suse et d’Ecbatane. Combien de mères, de leurs faibles mains, déchirent leurs voiles et baignent leur sein d’abondantes larmes ! Et les femmes perses qui espéraient revoir les époux naguère associés à leur joug! elles se livrent tout entières aux tendres regrets. La couche aux molles draperies leur rappelle les doux embrassements, ces jouissances de la jeunesse perdues pour elles, et qu’elles pleurent en proie à une douleur inconsolable. Et moi-même, le destin lamentable de ceux qui ne sont plus me pénètre d’une sincère pitié.
Tout entière aujourd’hui gémit l’Asie dépeuplée. Xerxès a emmené les peuples, hélas I Xerxès les a perdus, hélas ! Xerxès, sur de frêles navires, a tout livré, l’imprudent! à la merci des mers. Ah! pourquoi jadis Darius ne régna-t-il pas toujours invaincu, lui, le monarque guerrier, le chef adoré dans Suse  (64) !
Soldats de terre, matelots, des navires aux ailes rapides, à la proue noire, ont tout emmené, hélas! des navires ont tout perdu, hélas! oui, des navires : à l’abordage, tout a péri! A peine le roi lui-même a pu, dit-on, échapper aux mains des Ioniens, en fuyant, par des routes glacées, à travers les campagnes de la Thrace.
Et eux, morts dès les premiers pas! ô ciel! sous la main de la nécessité ! grands dieux ! près des rivages de Cychrée (65) pleurons! Gémissons, livrons nos âmes à la douleur? remplissons l’air de lugubres accents de deuil ; pleurons! Élevons nos tristes voix, nos clameurs lamentables !
Ballottés par la mer furieuse, ô ciel ! déchirés, grands dieux! par les muets enfants de l’onde salée, pleurons ! La maison déplore le maître qu’elle a perdu. Les pères n’ont plus de fils! vieillards désespérés, l’immense catastrophe, hélas! change tout pour eux en douleur.
Les peuples de la terre d’Asie n’obéiront plus longtemps au Perse; ils ne payeront plus longtemps le tribut imposé par un vainqueur; ils ne se prosterneront plus à terre devant la majesté souveraine : la puissance du roi a péri.
La langue des hommes n’est plus emprisonnée. Le joug de la force a été brisé : dès cet instant le peuple déchaîné exhale librement sa pensée. Une terre ensanglantée, cette île d’Ajax battue par les flots, a enseveli les fortunes de la Perse.

(64)  Le prétexte de l'expédition de Xerxès, c'était l'échec essuyé par l'armée des Perses à Marathon. Il est même certain, quoique Eschyle n'en parle pas, que Darius lui-même avait tout préparé pour une expédition nouvelle que la mort l'empêcha d'entreprendre, et que Xerxès ne fit qu'accomplir ce que son père avait projeté.
(65)  Cychrée était un surnom donné à Salamine, en mémoire de Cychréas, un de ses anciens héros.

ATOSSA.
Amis, l’expérience du malheur nous l’apprend (66) : quand l’homme est assailli par la vague de l’infortune, tout lui devient un objet de crainte ; mais si le sort le favorise, il croit que le vent de la prospérité soufflera toujours. Tout aujourd’hui m’épouvante, tout montre à mes regards des dieux contraires; un cri tumultueux retentit dans mes oreilles, et ce n’est pas le cri de la victoire : funeste effet de ma consternation au récit de nos désastres! Je reviens de mon palais en ces lieux; mais je n’ai plus ce char, cette pompe de tout à l’heure. J’apporte au père de mon fils ces offrandes propitiatoires qui apaisent les mânes : le lait blanc et doux d’une génisse consacrée; et le miel doré, distillé par l’ouvrière qui suce les fleurs; et l’onde puisée à une source vierge; et ce breuvage sans mélange, produit d’une agreste mère, joyeux enfant de la vigne antique; et le fruit odorant de l’arbre qui jamais, dans sa vie, ne dépouille son feuillage, la blonde olive; et des guirlandes de fleurs, filles de la terre féconde. Vous, ô mes amis, accompagnez ces offrandes des hymnes qu’on adresse aux mânes des morts; évoquez l’ombre divine de Darius : moi, je vais épancher ces libations que boira la terre, et qui pénétreront chez les dieux des enfers.

(66) Ahrens, reprenant une vieille leçon abandonnée, change le mot ἔμπειρος en ἔμπορος, qui signifie marchand. Wellauer a trop bien montré l'absurdité de cette leçon pour que j'aie été tenté de l'admettre. Ahrens, afin de la rendre supportable, a traduit ὅστις ἔμπορος πυρεῖ par quicumque navem dirigit; mais il n'est pas aisé do voir, même en y mettant de la bonne volonté, comment ce latin a pu sortir de ces mots grecs.

LE CHŒUR.
Reine, l’objet de la vénération des Perses, fais couler les libations jusque dans le sein de la terre, tandis que nous, par nos chants, nous invoquerons la faveur des dieux souterrains, gardiens des morts. — Ô vous, divinités sacrées des enfers, Terre, et toi Mercure, et toi prince des Mânes! du fond de vos demeures, envoyez à la lumière du jour l’âme de Darius. Si nous avons des maux encore à souffrir, Darius en connaît sans doute le remède, et lui seul au monde peut nous en apprendre le terme.
Entend-il ma voix, l’être divin, le roi maintenant égal aux dieux? entend-il le cri déchirant qui de ma bouche barbare s’échappe sur tous les tons de la douleur et de la plainte ? Oui, je viens lui raconter d’irréparables désastres : au fond des enfers entend-il ma voix ?
Et toi, Terre, et vous tous, dieux du royaume des ombres, accordez à ces mânes glorieux, à ce dieu des Perses, à ce dieu que Suse a vu naître, accordez-lui de quitter vos demeures; envoyez à la lumière un héros tel que jamais n’en ensevelit la terre de Perse.
Oui, ce guerrier nous fut cher; oui, il nous est cher, ce tombeau, car il renferme l’homme que nous avons chéri. Ô Pluton ! laisse remonter vers nous, laisse, ô Pluton ! échapper Darius. Darius ! quel roi, grands dieux !
Jamais, dans les guerres meurtrières, il ne perdit ses soldats. Les Perses l’appelaient le mortel aux conseils inspirés; et ils étaient inspirés, ses conseils, car ses armes furent toujours triomphantes (67).
Ô roi, ô notre antique monarque! viens, sors du tombeau, parais sur le bord avancé de ce monument; que ton pied se lève, chaussé du brodequin de pourpre ; que la tiare royale montre à nos yeux ses splendides ornements. Viens, ô notre père, généreux Darius ! viens, hélas !
Viens apprendre nos récents malheurs, des malheurs inouïs. Maître des maîtres (68) parais ! Les ténèbres du Styx nous ont enveloppés, car la jeunesse de Perse a péri tout entière. Viens, ô notre père ! viens, généreux Darius.
Hélas I hélas ! hélas ! ô toi dont la mort nous a coûté tant de larmes ! comment, ô Darius ! comment cela s’est-il pu ? Une seconde fois, ton empire, oui, ce vaste empire a subi l’affront de la défaite. Ils ont péri, ces vaisseaux à trois rangs de rames! Oh, nos vaisseaux ! tristes débris, hélas ! tristes débris (69) !

(67) Le chœur oublie un instant, dans son patriotisme, la défaite de Marathon.
(68)  Δέσποτα δεσποτᾶν, vulgo δέσποτα δεσπότου. La correction est de Dindorf. Elle a un vrai caractère de certitude, car elle donne, au lieu d'une expression peu intelligible, la formule même de l'étiquette orientale.
(69) Ce passage est un des plus corrompus qu'il y ait dans Eschyle. Le texte vulgaire est inintelligible, et rien ne diffère plus que la manière dont Schütz, Blomfield, Wellauer, etc., proposent de lire cette épode. J'ai admis le δυνατά δυνατά de Blomfield, à la place de δυνατά δυνατά. Pour le reste, j'ai tâché de deviner, dans les mots δίδυμα ou διδύμᾳ, ἁαμαρτία ou ἁμαρτίᾳ, etc., quelque chose de la pensée du poète, sinon sa pensée tout entière. Ahrens, après tant d'autres, a refait ce texte, et en tire le sens suivant, si l'on peut dire que ce qui suit ait un sens : « Qua in re, ο rex, rex, circa tuam, circa hanc tuam totam terram commissa duplicia delicta ad exitum transigas? » Voici le dernier mot de la critique moderne : « Toutes les tentatives de restauration de l'épode 674-681 ont été impuissantes, et le seront vraisemblablement jusqu'à la découverte de nouveaux manuscrits.» Charles Prince, Etudes critiques et exégétiques sur les Perses d'Eschyle, p. 107. Ce livre a paru en 1868.

L’OMBRE DE DARIUS.
Ô fidèles entre les fidèles, ô compagnons de ma jeunesse, de quel malheur, vieillards perses, Suse est-elle affligée ? La terre a été frappée, elle a gémi, elle s’est entrouverte. Vois mon épouse qui s’incline vers mon tombeau, aspect qui me trouble ; et l’on m’a offert les libations propitiatoires. Vous-mêmes, debout près de ce monument, vous poussez de lugubres plaintes; vous pleurez, et vos évocations lamentables sont venues chercher mon âme jusqu’au fond des enfers. On n’en sort pas sans effort : surtout les dieux souterrains savent mieux saisir que laisser aller leur proie. Cependant ils ont cédé à mon impérieuse prière. Me voici donc; mais hâte-toi (70). Je ne veux pas qu’on m’accuse de dépasser le temps prescrit. — Quel est donc le nouveau revers qui accable les Perses ?

(70) Τάχυνε, leçon des manuscrits, rétablie par les derniers éditeurs. Les textes ordinaires donnent τάχυνα, je me suis hâté, expression qui ne concorde pas aussi bien avec la suite.

LE CHŒUR.
Je n’ose t’envisager, je n’ose t’entretenir : mon antique respect pour toi me trouble.

L’OMBRE DE DARIUS.
Mais je sors des enfers ; j’ai écouté tes plaintes: ainsi, point d’inutiles discours. Abrège, je t’en prie ; quitte un vain respect, va droit au but.

LE CHŒUR.
Je crains de t’obéir, je crains de te parler : ce récit est pénible pour la bouche d’un ami.

L’OMBRE DE DARIUS.
Puisque ce vieux respect enchaîne, vos sens, (A Atossa.) c’est à toi, jadis la compagne de ma couche, ô ma noble épouse, de suspendre un instant tes pleurs et tes sanglots. Parle, ne déguise rien: l’infortune est le lot naturel des humains. Bien des malheurs s’élancent de la mer, bien d’autres de la terre, fondant sur le mortel qui prolonge un peu loin sa vie.

ATOSSA.
Ô toi dont la prospérité d’aucun mortel n’égala jamais le fortuné destin ! tant que tu as joui de l’éclat du soleil, ton bonheur a fait l’admiration des Perses; tu as vécu pareil aux dieux, heureux surtout, je le sens aujourd’hui, heureux d’être mort avant d’avoir vu cet abîme de maux. Ce récit, Darius, il ne faut qu’un instant pour le faire ; un mot suffira : la puissance des Perses est détruite.

L’OMBRE DE DARIUS.
Et comment cela? Est-ce le fléau de la peste, est-ce la guerre intestine qui a désolé le royaume ?

ATOSSA.
Non ; mais notre armée tout entière a été anéantie non loin d’Athènes.

L’OMBRE DE DARIUS.
Et quel est, réponds-moi, celui de mes fils qui commandait l’expédition ?

ATOSSA.
L’impétueux Xerxès. Il a dépeuplé tout le continent de l’Asie.

L’OMBRE DE DARIUS.
Est-ce par terre, est-ce avec une flotte, que l’infortuné a tenté cette folle entreprise ?

ATOSSA.
Avec une flotte, et aussi par terre : l’expédition était double, elle présentait deux fronts.

L’OMBRE DE DARIUS.
Et comment une innombrable armée de terre est-elle parvenue à traverser la mer ?

ATOSSA.
Xerxès a-joint par un pont de vaisseaux les deux bords du détroit de Hellé, et l’armée a trouvé son passage.

L’OMBRE DE DARIUS.
Quoi! Xerxès a osé fermer ainsi le vaste Bosphore (71) ?

(71) Il n'y a point ici, à coup sûr, d'erreur géographique. Personne en Grèce n'était capable de confondre l'Helelspont avec le Bosphore de Thrace. Eschyle donne poétiquement le nom de Bosphore au détroit de Hellé, comme il eût pu le donner à tout autre détroit. Mais j'ai été surpris que les nouveaux éditeurs du Thésaurus de Henri Estienne n'aient pas relevé cetfe particularité remarquable. Un peu plus loin, Eschyle, vers 745-746, après avoir dit Ἑλλήσποντον, dit Βόσπορον tout aussitôt.

ATOSSA.
Il l’a osé. Un dieu sans doute aida à l’accomplissement de ce dessein.

L’OMBRE DE DARIUS.
Oui, un dieu puissant, hélas! qui l’a frappé de vertige.

ATOSSA.
C’est maintenant que nous sentons quels malheurs son aide a causés.

L’OMBRE DE DARIUS.
Et quel est donc enfin ce désastre qui vous fait verser tant de pleurs ?

ATOSSA.
L’armée navale défaite, l’armée de terre a dû périr.

L’OMBRE DE DARIUS.
Ainsi donc le fer a détruit tout ce peuple immense ?

ATOSSA.
Oui ; et Suse, veuve de ses guerriers, retentit de gémissements.

L’OMBRE DE DARIUS.
Grands dieux ! une telle armée! secours inutile ! vain appui !

ATOSSA.
Le peuple des Bactriens a péri tout entier, pourtant un peuple de braves (72).

(72) Οὐδέ τις γέρων. Hermann : neque ille imbellis. La correction de Dindorf, οὐ δή au lieu de οὐδέ, est inutile. Une correction plus vraisemblable est celle de πανώλης; en παναλκής, suggérée à Heimsœth par l'explication d'un scholiaste : ὁ ἀνδρεῖος καὶ πολεμικός. Ces mots n'ont aucun rapport avec πανώλης, qu'ils sont censés traduire. On aurait alors une tautologie poétique : peuple de vaillants, et point du tout d'hommes sans vigueur. Mais on ne peut guère approuver Heimsœth changeant οàyδέ τις en εài μή τις. Weil a refait le vers en entier, mais de tête.

L’OMBRE DE DARIUS.
Ô malheureux! quels vigoureux et vaillants alliés tu as perdus !

ATOSSA.
On dit que Xerxès, abandonné de tous ses soldats et presque sans suite…

L’OMBRE DE DARIUS.
Parvint (73)… où? comment ?… A-t-il sauvé sa vie ?

(73) J'ai entendu, comme Schûtz, τελευτᾷν dans le sens de finire.  Darius est impatient de savoir où la fuite de Xerxès est venue aboutir. Ahrens traduit ce mot par occidisse (périr) ; mais il est obligé de mettre entre les deux interrogations une alternative qui n'est point dans les termes d'Eschyle, et d'écrire : an est salutis spes ? quœ ? tandis que le texte dit seulement : ἔστι τίς σωτηρία ; quœnam salus est? ou plutôt : ἔστι τις σωτηρία; estne aliqua salus ?

ATOSSA.
Fut trop heureux d’atteindre le pont qui joignait les deux continents.

L’OMBRE DE DARIUS.
Enfin a-t-il regagné l’Asie ? est-on sûr qu’il ait la vie sauve ?

ATOSSA.
Oui, la nouvelle est certaine, et aucun doute n’est possible sur ce point.

L’OMBRE DE DARIUS.
Oh ! que l’événement a peu tardé à vérifier les oracles (74) ? C’est sur mon fils que Jupiter accomplit les 88 menaces divines. J’espérais que les dieux différeraient longtemps leur vengeance; mais, quand un homme court à sa perte, les dieux l’aident à s’y précipiter. La source des maux, ô mes amis, vient de s’ouvrir sur vous : vous le devez à la jeunesse, à l’imprévoyante audace de mon fils. Essayer d’enchaîner comme une esclave la mer sacrée de Hellé ! d’arrêter le courant du Bosphore, que fait couler la volonté d’un dieu ! changer l’usage des flots, en les captivant par des entraves forgées au marteau (75), et ouvrir à une immense armée un chemin immense! mortel enfin, croire qu’il l’emporterait sur tous les dieux, sur Neptune ! quelle folie, quel délire aveuglait mon fils ! Ah ! je tremble pour les trésors que j’amassai jadis par tant de travaux (76). Ils seront la proie du premier qui les voudra conquérir.

(74) Ces oracles, dont il est ici question pour la première fois, nous sont connus par Hérodote. C'étaient des prédictions attribuées à Baccis, à Musée et à d'autres, et qu'avait publiées, en les altérant dit-on, Onomacritus, le compagnon d'Hippias à la cour dé Perse. On y trouva, après l'événement, bien entendu, des traits qui s'appliquaient au pont de Xerxès sur la mer, à l'incendie des temples de la Grèce et à l'invasion de l'Europe par une armée barbare. Comme ces poésies étaient connues de tous en Grèce, Eschyle a pu sans inconvénient se contenter d'une simple allusion, qui n'avait rien d'obscur pour les spectateurs. J'ai dû combattre, pour cette rai-eon, les conséquences exagérées que Welcker et plusieurs autres ont prétendu tirer de la mention de ces oracles, où ils trouvent la preuve que les Perses étaient la seconde pièce d'une véritable trilogie. Voyez l'argument en tête de la pièce.
(75) Πέδαις σφυρήλατοις. Cette expression poétique désigne les ancres de fer qui retenaient en place les navires du pont.
(76)  Πόνος, leçon des manuscrits rétablie par Hermann, au lieu de la vulgate πόρος.

ATOSSA.
Cette démence, l’impétueux Xerxès la doit aux hommes détestables dont il aimait à prendre les leçons. Ses conseillers lui disaient que tu avais acquis par tes armes de grandes richesses à tes enfants ; que lui, sans courage, il bornait ses exploits à végéter dans son palais, et qu’il n’ajoutait rien aux trésors de son père. Sans cesse répétés, les reproches de ces hommes pervers ont porté leurs fruits, et Xerxès a résolu cette expédition contre la Grèce.

L’OMBRE DE DARIUS.
Et voilà l’œuvre de ces flatteurs! Fatal désastre, affront qui ne s’effacera pas ! jamais un tel coup n’avait ainsi dévasté Suse, depuis que le grand Jupiter a voulu, honneur sans égal ! qu’un seul homme, le sceptre des rois en main, commandât à tous les peuples de la féconde Asie. Le premier qui régna sur l’Asie était un Mède (77) ; un autre Mède (78) son fils, acheva l’œuvre de l’empire, car toujours la sagesse fut le pilote de ses desseins. Le troisième roi, son successeur, fut Cyrus, mortel fortuné, qui donna la paix à tous ses sujets. Il acquit la Lydie et la Phrygie ; il subjugua l’Ionie entière, toujours favorisé par les dieux, parce qu’il était plein de raison. Le fils de Cyrus (79) fut le quatrième chef de l’Asie. Après lui régna Mardis (80), l’opprobre de notre patrie et de ce trône antique. Mais le courageux Artaphrénès, à l’aide de ses amis conjurés, surprit Mardis et le tua dans son palais. Le sixième fut Maraphis ; puis le septième, Artaphrénès lui-même (81). Enfin moi aussi j’obtins du sort le titre que j’ambitionnais: je régnai. Souvent j’ai conduit à la guerre d’innombrables armées ; mais jamais, sous mon règne, l’empire n’a subi un tel échec. Xerxès mon fils est jeune; ses pensées sont d’un jeune homme; il ne se rappelle plus mes recommandations. Oui, mes vieux compagnons, il n’est que trop vrai, mes prédécesseurs et moi tous ensemble nous n’avons pas causé une somme de maux comparable au désastre d’aujourd’hui.

(77)  C'est Darius le Mède, autrement dit Αstyage, aïeul de Cyrus.
(78) Il s'agit de Cyaxare, père de Cyrus.
(79) Cambyse.
(80) Ou Smerdis, ce mage qui se fit passer pour le frère de Cambyse, et qui usurpa la royauté après la mort de celui-ci, l'an 522 avant Jésus-Christ.
(81) Schütz croit interpolée la mention de ces deux rois ; Bothe et Blomfield retranchent le vers, et presque tous les éditeurs le mettent entre crochets. Mais Wellauer pense qu'il faut le maintenir, malgré le silence des historiens sur les deux rois. En effet, Eschyle n'est pas toujours d'accord avec eux dans le cours de la pièce ; et qui sait d'ailleurs si, comme le pense un savant cité par Schülz, Eschyle n'a pas tiré cette indication des sources les plus authentiques de l'histoire de la Perse? Stanley avait déjà expliqué le fait à peu près de même. Darius, selon lui, ne serait parvenu à l'empire qu'après s'être défait de plusieurs de ceux avec qui il avait conspiré contre Smerdis, et qui avaient passé sur le trône avant lui.

LE CHŒUR.
Ô Darius! ô notre maître ! que faut-il faire? Gomment, après cette catastrophe, nous le peuple perse retrouverons-nous des jours heureux ?

L’OMBRE DE DARIUS.
Si vous ne portez jamais la guerre dans le pays des Grecs, votre armée fût-elle encore plus nombreuse que l’armée de Xerxès ; car la terre elle-même combat pour eux.

LE CHŒUR.
Que dis-tu ? combat pour eux, et comment ?

L’OMBRE DE DARIUS.
Elle tue, par la famine, des ennemis dont le nombre serait irrésistible (82).

(82) Hermann a rétabli la plus ancienne leçon : ὑπερπόλλους ἄγαν, vulgo ὑπερκόλλους ἄγαν.

LE CHŒUR.
Pourtant, si une flotte bien équipée, si une armée d’élite (83) marchait contre eux.

(83)  . Il n'y a qu'un substantif dans le texte ; mais le mot στόλος signifie à la fois flotte et armée.

L’OMBRE DE DARIUS.
Non ; pour l’armée même qui est restée en Grèce (84) il n’y aura ni salut ni retour.

(84) Sous les ordres de Mardonius. Elle fut détruite à la bataille de Platée, où combattit encore Eschyle. Ici, comme le remarque Schütz, et dans ce qui va suivre, Darius parle sous une inspiration divine ; car tout à l'heure il ignorait même l'expédition de Xerxès.

LE CHŒUR.
Quoi donc, toute l’armée des Barbares n’a-t-elle pas quitté l’Europe et traversé le détroit de Hellé ?

L’OMBRE DE DARIUS.
De tant de soldats, un petit nombre seulement doit échapper à la mort, s’il en faut croire les oracles des dieux (85); et les événements d’aujourd’hui ne permettent point le doute, car un oracle ne s’accomplit jamais à demi. Malgré la leçon, mon fils, encore infatué d’une vaine espérance, a laissé dans la Grèce une armée d’élite. Elle campe dans les plaines qu’arrosent les flots de l’Asopus, le fécond nourricier de la terre de Béotie. Là, les Perses sont réservés aux dernières infortunes, digne prix de leur insolence et de leurs sacrilèges desseins. Ils n’ont pas craint, dans cette Grèce envahie, de dépouiller les images des dieux, d’incendier les temples. Les autels sont détruits; les statues ont été arrachées de leurs socles et brisées en morceaux. Déjà ces crimes ont reçu leur salaire; mais tout n’est pas fini : l’abîme du malheur n’est pas desséché jusqu’au fond, non, certes; la source jaillit encore. Des flots de sang couleront sous la lance dorienne et se figeront dans les champs de Platée. Des amas de cadavres, jusqu’à la troisième génération, parleront, dans leur muet langage, aux yeux des hommes : « Mortels, il ne faut pas que vos pensées s’élèvent au-dessus de la condition mortelle. Laissez germer l’insolence, ce qui pousse, c’est l’épi du crime; on moissonne une moisson de douleurs. »  — Vous voyez, amis, le châtiment de la Perse : souvenez-vous donc d’Athènes et de la Grèce. Que nul, désormais, ne méprise sa fortune présente, et n’aille, par sa convoitise môme, ruiner sa propre opulence. Jupiter, l’inflexible vengeur, ne laisse jamais impunis les desseins d’un orgueil effréné. Vous donc, qui possédez la sagesse (86), vous dont les avis peuvent rappeler mon fils à la raison, inspirez à Xerxès le respect des dieux; qu’il cesse de les braver par sa présomptueuse audace. — Et toi, vénérable et tendre mère de Xerxès, retourne au palais; choisis pour ton fils les splendides vêtements qui lui conviennent, et va au-devant de ses pas; car tous ces habits magnifiques qui couvraient son corps, dans l’excès de sa douleur il les a déchirés en lambeaux. C’est à toi, par tes discours, d’adoucir sa peine ; seules tes consolations, je le sais, peuvent lui faire supporter son infortune (87). Pour moi, je retourne au fond des ténèbres souterraines. Adieu, vieillards, adieu ; quelques maux qui vous accablent, livrez chaque jour votre âme à la joie : la richesse ne sert de rien aux morts (88).

(85)  Les oracles auxquels il a été fait allusion plus haut.
(86). La leçon des manuscrits, σωφρονεῖν λεχρημένοι, est expliquée de trois façons dans les scholies. J'ai préféré la plus simple des trois.
Hermann traduit : Quorum interest illum sapere. Plusieurs éditeurs changent le texte. Ceux qui écrivent κεχρημένον ne s'accordent pas sur le sens, les uns le rapportant à Xerxès, les autres en faisant un neutre pris absolument.
(87)  Ahrens traduit:solam enim te, probe scis, audire sustinebit. Il joint ainsi étroitement les deux mots κλύων ἀνέξεται. Mais comme Schütz le dit de la traduction de Stanley, qui ressemblait à celle d'Ahrens, si Darius savait que Xerxès n'écouterait qu'Atossa, il était ridicule à lui de recommander aux vieillards de ramener Xerxès à des sentiments plus modestes. Ici il y a deux rôles: la mère qui consolera, puis les vieillards qui donneront de bons avis.
(88) Weil note ici que le langage prêté par Eschyle à Darius rappelle la. façon dont, les Orientaux, dans leurs épitaphes, aimaient à faire parler les morts. Tout le monde connaît l'épitaphe de Sardanapale.

LE CHŒUR.
Ces malheurs qui accablent les Barbares, ces autres malheurs qui doivent encore nous frapper, remplissent mon âme de douleur.

ATOSSA.
Ô Fortune ! que j’endure de souffrances! Surtout une humiliation est sensible à mon cœur : mon fils le corps couvert de vêtements en lambeaux ! Je cours au palais ; je veux réparer le désordre de mon fils : tâchons de prévenir son arrivée. N’abandonnons point, au jour du malheur, un objet si cher.

LE CHŒUR.
Ô dieux ! que notre empire (89) fut puissant et heureux, alors que le monarque auguste, suffisant à tout, irréprochable, invincible, semblable aux dieux; alors que Darius commandait!
La gloire de nos armées brillait d’un vif éclat ; la justice et les lois réglaient nos conquêtes. Après le combat, invaincus, triomphants, un retour heureux nous ramenait dans nos foyers.
Combien il a pris de villes, sans traverser même le fleuve Halys (90), sans sortir de son palais! Ainsi succombèrent les villes maritimes (91) de la Thrace, le long des bords du golfe Strymonien.
Ainsi succombèrent celles qui, loin de la mer, dressaient leurs tours sur le continent. Tout se soumit aux lois de Darius, et les cités des deux bords du détroit de Hellé, et les côtes sinueuses de la Propontide, et la bouche du Pont (92).
De même encore les îles voisines du prolongement de l’Asie au sein des mers (93) : Lesbos, Samos fertile en oliviers, Chios, Paros, Naxos„ Mycone, et les deux îles enchaînées l’une à l’autre, Ténos et Andros.
De même encore ces îles plus avancées dans les mers, Lemnos et la terre d’Icare, Rhodes et Cnide, enfin les cités de l’île de Cypre : Paphos, et Soli  (94), et cette Salamine (95) dont la métropole aujourd’hui fait couler nos pleurs.
Les villes opulentes et populeuses des Grecs d’Ionie furent domptées par la prudence de Darius. Des soldats bien équipés, des auxiliaires qu’avaient fournis toutes les nations du monde, formaient une armée invincible. Les dieux ont tout changé. C’est par leur volonté, sans nul doute, que nous avons essuyé cette terrible défaite, vaincus dans la bataille livrée sur les mers.

(89) J'avais d'abord traduit autrement, et, en apparence, plus littéralement, les mots πολισσόνομου βιοτᾶς. Je suis revenu à l'interprétation de Schütz. Il en fait le synonyme de πολιτείας. Je crois, en effet, que les mots d'Eschyle ne signifient que cela. C'est aussi, à peu près, le sens donné par lescholiaste : καλλίστης ὑπαρχούσης πολιτικῆς.
(90)  Fleuve de l'Asie Mineure.
(91) Ἀχελωίδες est une expression poétique; car, comme le dit le scholiaste, Ἀχελῷον πᾶν ὕδωρ λέγουσι: toute comrend le nom d'Achélous.
(92) Cette bouche est le Bosphore de Thrace.
(93) Périphrase poétique, pour dire l'Asie Mineure.
(94)  Ville ainsi nommée de Solon, par les conseils duquel un roi da pays l'avait bâtie.
(95) Ville fondée par le Salaminien Teucer, frère d'Ajax et fils de Télamon.

XERXÈS (96).
Hélas ! infortuné que je suis ! quel désastre affreux et imprévu ! Que le sort insulte cruellement à la race des Perses ! Malheureux ! que devenir ? Mes genoux fléchissent sous moi, à l’aspect de ces vieillards. 0 Jupiter ! pourquoi n’ai-je pas été, moi aussi, plongé dans la mort, avec ces guerriers qui ne sont plus !

(96) Xerxès n'entre point en scène dans le misérable accoutrement qu'on suppose. Atossa a dû faire ce que Darius lui avait recommandé. Hermann : «Non enim squalidum et lacerum producere Aeschyleum est. Ideo monuerat Darius Atossam ut filio dignum ornatum ferens obviam iret : quod factum esse extra scenam apparet. Aliter ista de veste Xerxis lacerata inepte dicta essent.»

LE CHŒUR.
Je pleure, ô roi, je pleure cette magnifique armée, et la noble gloire de l’empire des Perses, et la bravoure de ces guerriers que vient de moissonner le Destin.
La Perse gémit sur ces jeunes héros qu’elle avait vus naître. Xerxès les a tués, Xerxès en a gorgé les enfers. Que de soldats sont descendus aux enfers (97) la fleur de l’Asie, les archers au coup fatal ; que de milliers de milliers d’hommes ont péri ! Hélas ! hélas ! pleurons cette ; noble armée (98). Quel coup ! quel coup terrible ! la contrée reine, celle qui commandait à l’Asie (99), est abattue sur ses genoux.

(97). Je lis ᾁδοβάται avec Wellauer, d'après une conjecture de Passow. J'avais lu d'abord Ἀγβατάνων avec Schütz. Mais la leçon de Wellauer a l'avantage de donner un sens très-énergique, très-juste, et de se rapprocher davantage de l'ἀγδαβάται des manuscrits et des anciennes éditions. Ahrens a retenu ἀγδαβάται, qu'il rend par conferto agmine, sans nul doute d'après l'étymologie présumée ἄγδην, et βαίνω, car personne ne sait réellement ce que peut signifier ἀγδαβάται.
(98)  Hermann a restitué au chœur ces paroles, que l'on met ordinairement dans la bouche de Xerxès ; et tous les éditeurs récents font de même. Les raisons de Hermann sont tirées d'une étude approfondie et de ce qui précède et de ce qui suit ces paroles. Cependant il exagère quand il dit que l'expression ὅδ' ἐγών, qui commence le vrai dialogue de Xerxès avec le chœur, serait inepte si Xerxès avait déjà répondu au chœur. En effet, αἰαῖ αἰαῖ κεδνᾶς ἀλκᾶς, dans la bouche de Xerxès, ne pouvait être considéré que comme une interruption involontaire, et non comme un initium colloquii.
(99) La Perse. Je n'hésite point à admettre l'excellente correction proposée par Weil : Ἀσίας δὲ χθὼν. βασίλεί' γαίας, au lieu de Ἀσία δὲ χθών, βασιλεῦ, γαίας, espèce de logomachie que nous ne pouvions pas même traduire d'une façon exacte.

XERXÈS.
Et c’est moi que voici, dieux ! dieux ! c’est moi qui l’ai frappée ! moi, misérable objet de pitié, moi le fléau de ma race et du pays de mes pères.

LE CHŒUR.
Ainsi les acclamations dont j’accompagnerai ton retour; ce sont des cris funestes, des chants lugubres, des gémissements lamentables comme l’hymne douloureux . du pleureur mariandynien (100) !

(100) Les chants de deuil des Mariandyniens, peuple de la Bithynie, sont célèbres dans l'antiquité.

XERXÈS.
Ah ! laissez-les échapper, ces voix lamentables, ces pleurs, ces sanglots ; car voilà que la Fortune a changé et s’est tournée contre moi.

LE CHŒUR.
Oui, je le laisserai échapper, cet hymne douloureux ; je chanterai les malheurs dont-le peuple a été frappé. La Perse pleure ses enfants : ils ont péri sous la main de l’ennemi ; la mer leur a été fatale. Oui, je pousserai des cris, des sanglots; je verserai des larmes! Pour les Ioniens Mars a combattu contre nous : c’est lui qui nous a tout ravi ; c’est lui qui conduisait les vaisseaux ioniens ; c’est lui qui a couvert de nos débris une mer funeste, un rivage malheureux  (101).

(101) Plusieurs éditeurs mettent ce qui précède dans la bouche de Xerxès, à partir de ces mots : « Pour les Ioniens... » Le sens de la phrase n'a rien qui s'oppose à ce qu'on la lui prête. Quant à attribuer la phrase suivante au chœur, comme font Wellauer et Ahrens, toutes les raisons de métrique imaginables ne sauraient y forcer. Hermann lève, il est vrai, la difficulté en supposant au verbe έκπεύθου une signification passive : sots interrogé, laisse-nous te demander. Mais Ahrens le traduit par sciscitare (questionne), ce qui est absurde dans la bouche du chœur. Heimsœth et Weil ont bien senti que le chœur ne pouvait dire : oἱoῖ βόα καὶ πάντ' ἐκπεύθου. Ils suppriment βόα, comme fausse écriture de βοή, glose de l'exclamation, et ils changent ἐκπεύθου, l'un en ἐκπυθοίμαν, je voudrais apprendre, et l'autre en ἐκπεύθου, tu as détruit» De celte façon, le chœur dirait du moins des choses sensées. Mais il vaut mieux, je crois, s'en tenir à la distribution ordinaire du dialogue.

XERXÈS.
Hélas ! hélas ! pleure, pousse des cris ; questionne-moi, tu sauras tout.

LE CHŒUR.
Où sont tes amis si nombreux d’autrefois? où sont ceux qui combattaient à tes côtés, oui, Pharandacès, Susas, Pélagon, Datâmes, Agdabatès (102), Psammis, et ce Susicanès (103) qui, pour te suivre, avait quitté Ecbatane ?

(102) Ici le mot Ἀγδαβάτας est certainement un nom propre; et l'on n'a pas, comme plus haut pour ἀγδαβάται, à chercher s'il peut se traduire et s'il ne faut pas y substituer autre chose. Weil écrit:Ἀγβάτας.
(103) C'est le même nom, mais non pas le même personnage, que le Susicanès dont il a été question au commencement de la pièce, et qui venait des bords du Nil. Weil écrit Ψαμμισκάνης, par la fusion des deux noms qui se suivent.

XERXÈS.
Ils ont péri. Précipités de leur vaisseau tyrien, poussés par les vagues vers la plage de Salamine, je les ai laissés sur l’âpre rivage.

LE CHŒUR.
Hélas ! hélas ! Et qu’as-tu fait de Pharnuque et du vaillant Ariomardus ? Où sont et le roi Sévacès et le noble Lilée ? Où sont, ah ! réponds-moi, Memphis, Tharybis, Masistrès, Artembarès, Hystechmas ?

XERXÈS.
Grands dieux ! grand dieux ! Sur les bords qui font face à cette antique, à cette odieuse Athènes, abattus d’un seul coup, hélas! hélas! infortunés! ils sont tombés tous expirants.

LE CHŒUR.
Et celui qui était pour toi comme un œil vigilant et fidèle ; celui qui comptait pour toi myriade par myriade les soldats perses (104) Alpiste, le fils de Batanochus, fils de Sisamès fils de Mygabatès, n’est il plus ? As-tu laissé Parthus et le grand Œbarès ?

(104) Pour faire le dénombrement de l'armée, on avait commencé par compter dix mille hommes, et on avait mesuré exactement le terrain qu'ils occupaient, disposés en bataille. Ce terrain servit ensuite pour compter successivement toutes les autres myriades, chacune d'un seul coup.

XERXÈS.
Oh ! les ennemis! les ennemis (105) !

(105) Quelques éditeurs attribuent ces paroles au chœur. Ὤ est une exclamation de douleur, et non point le signe du vocatif  ὦ. La plupart des éditeurs la donnent triple, ὤ ὤ ὤ, ou au moins double, comme Wellauer, qui écrit, ὤ ὤ δαίων.

LE CHŒUR.
Généreux Perses, vos maux dépassent bien loin tous les maux !

XERXÈS.
Ah ! tu ravives mes douleurs par le souvenir de tant de vaillants amis ! tu me rappelles un malheur immense, affreux, dont la pensée me déchire. Du fond de ma poitrine un cri s’échappe, un cri part de mon cœur.

LE CHŒUR.
Et tant d’autres encore dont le sort nous intéresse : Xanthis, qui commandait à dix mille soldats mardes ; le brave Ancharès, Diexis et Αrsamès,les chefs de la cavalerie? et Gadathès, et Lyothimne, et Tolmas, insatiable de combats ?

XERXÈS.
Ils ont été ensevelis ! ils ont été ensevelis (106) ! Non pas portés sur des chars couverts de pavillons ! non pas suivis d’un cortège ! On les a jetés, ces chefs de l’armée, hélas! on les a jetés sans honneurs !

(106) Schütz, d'après Valckenaër, donne ἔταφεν, ἔταφεν, forme éolienne pour ἐτάφησαν. La leçon ἔταφον, ἔταφον elle-même ne peut s'entendre que dans un sens analogue. Ainsi Ahrens, qui la conserve, traduit : sepeliebant, sepeliebant eos, et il blâme avec raison, dans sa Préface, le miror, mïror, par lequel Hermann prétendait rendre ces doux mots. Il est certain qu'une expression d'étonnement serait ici fort singulièrement placée, quand même ou mettrait ces paroles et les suivantes dans la bouche du chœur, comme l'ont fait plusieurs éditeurs récents. Cependant Weil rend cette interprétation plausible en écrivant ἑπόμενους au lieu de ἑπόμενοι. Le chœur alors s'étonnerait de ne point les voir faire cortège à Xerxès monté sur son char. Mais Xerxès est-il sur un char?

LE CHŒUR.
Grands dieux! grands dieux! hélas! hélas! Infortunés ! quel coup vous a frappés ! Malheur imprévu, spectacle digne de la divinité des vengeances !

XERXÈS.
Le Destin nous a frappés! ce sont là les coups du Destin.

LE CHŒUR.
Le Destin nous a frappés, il n’est pas trop vrai. Infortune inouïe! infortune inouïe! nos efforts ont échoué contre les matelots ioniens ; oui, la race des Perses a succombé dans la bataille !

XERXÈS.
Quoi ! je vis encore (107), et cette immense armée a péri ! Malheureux !

(107) J'ai lu · πῶς δ' οὐ... ; avec une réticence. Le sens, si l'on n'admet pas ma supposition, sera : « Comment non ? mon immense armée, etc. » Cela m'a paru plat et battologique. Mais je laisse au lecteur à choisir.

LE CHŒUR.
Non , non, elle n’a pu périr tout entière, cette puissance des Perses.

XERXÈS.
Tu vois ce qui me reste de mon appareil militaire (108).

(108) Hermann suppose qu'au moment où Xerxès entre en scène, un des personnages qui l'accompagnaient, un serviteur, un satellite, porte dans ses mains les habits avec lesquels le roi était arrivé près de sa mère. Weil pense que cette idée fausse tenait à une interprétation erronée du mot στολάς, qui signifie ici tout autre chose que costume d'apparat. C'est presque un synonyme de στρατιάς. Weil l'entend même absolument ainsi : « Se ipsum, vel, si mavis, hos paucos comites, superesse dicit de tot millibus quibus stipatus profectus erat. » Hermann n'a point de note explicative sur ce vers ; mais il entendait évidemment que Xerxès montre les vêtements en lambeaux dont l'a dépouillé Atossa. Le contexte semble prouver qu'il s'agit du carquois uniquement.

LE CHŒUR.
Je vois, je vois.

XERXÈS.
Ce carquois…

LE CHŒUR.
Tu as sauvé, dis-tu ?…

XERXÈS.
Ce carquois qui renferme mes flèches.

LE CHŒUR.
Triste reste de tant de trésors !

XERXÈS.
Nous avons perdu nos défenseurs.

LE CHOEUR.
Le peuple d’Ionie ne fuit donc pas dans le combat (109) ?

(109). Ahrens écrit, ainsi que Schütz et avant lui de Pauw, cette phrase sans interrogation. Elle devient alors une simple remarque du chœur; et le mot de Xerxès, ἀγανόριος ou ἀγανόρειος;, qui est évidemment la réponse à une question, se trouve assez singulièrement amené. J'ai suivi l'ancienne ponctuation, conservée du reste par plusieurs éditeurs modernes, entre autres Wellauer.

XERXÈS.
Un peuple de braves ! Je ne m’attendais pas à ce désastre.

LE CHŒUR.
Ainsi notre flotte a fui en déroute ?

XERXÈS.
A ce malheur qui nous frappait, j’ai déchiré mes vêtements.

LE CHŒUR.
Hélas! hélas! hélas! hélas !

XERXÈS.
Hélas? — lamentation trop faible encore (110) !

(110) Littéralement : «C'est plus qu'hélas ! qu'il faut dire. »

LE CHŒUR.
Oui, car nos malheurs dépassent tous les malheurs.

XERXÈS.
Malheurs à jamais déplorables ! malheurs qui font la joie de nos ennemis !

LE CHŒUR.
La vigueur de la Perse est énervée.

XERXÈS.
Je reviens sans suite, sans escorte.

LE CHŒUR.
Tes amis ont péri dans lés mers.

XERXÈS.
Pleure, pleure ma souffrance ! rentre à ton foyer.

LE CHŒUR.
Grands dieux ! grands dieux ! infortune ! infortune !

XERXÈS.
Réponds à mes cris par tes cris.

LE CHŒUR.
Pour des misérables, triste consolation de leur misère (111) !

(111) Le texte est intraduisible, à cause de la triple répétition du même mot : δόσιν κακὰν κακῶν κακοῖς. C'est ici un exemple remarquable de l'amour des Grecs pour les allitérations. On en trouve d'analogues chez tous leurs auteurs, mais surtout chez les poètes dramatiques.

XERXÈS.
A mon chant lugubre joins tes funèbres accents.

LE CHŒUR.
Hélas! hélas! hélas!

XERXÈS.
Accablant revers !

LE CHŒUR.
Revers qui brise mon cœur.

XERXÈS.
Frappe, frappe ton sein ; gémis sur ma souffrance.

LE CHŒUR.
Je pleure, je sanglote.

XERXÈS.
Réponds à mes cris par tes cris.

LE CHŒUR.
J’obéis, tu le vois, ô mon maître!

XERXÈS.
Fais éclater tes sanglots.

LE CHŒUR.
Hélas! hélas! hélas! Oui, je veux gémir encore, je veux meurtrir encore mon sein.

XERXÈS.
Frappe ta poitrine ; chante l’hymne mysien (112).

(112) Les Mysiens, comme les Mariandyniens, étaient renommés pour leurs chants lugubres.

LE CHŒUR.
Ο douleur ! ô douleur !

XERXÈS.
Dévaste, dévaste cette barbe blanche et touffue.

LE CHŒUR.
A pleine main, à pleine main (113) ! — Ô lamentable, lamentable revers !

(113)  Ahrens traduit l'expression ἄπριγδ' ἄπριγδα par sine fine mata, mala. J'ignore comment il a pu arriver à faire signifier pareille chose à un mot qui n'est évidemment qu'une forme poétique de l'adverbe ἀρπίξ, trop connu pour que j'aie besoin de rappeler en quel sens il s'emploie.

XERXÈS.
Pousse des cris aigus.

LE CHŒUR.
Je t’obéis encore.

XERXÈS.
Déchire d’une main violente les vêtements qui t’enveloppent de leurs plis.

LE CHŒUR.
Ô douleur ! ô douleur !

XERXÈS.
Arrache tes cheveux en gémissant, car notre armée n’est plus.

LE CHŒUR.
A pleine main, à pleine main ! — Ô lamentable, lamentable revers !

XERXÈS.
Baigne tes yeux de larmes.

LE CHŒUR.
Mes larmes ruissellent.

XERXÈS.
Réponds à mes cris par tes cris.

LE CHŒUR.
Hélas! hélas! hélas !

XERXÈS.
Retourne en gémissant à ton foyer.

LE CHŒUR.
O Perse! Perse! pousse un cri de douleur (114).

(114) Je lis δυσβαῦύκτος, avec les anciens éditeurs, mot que Wellauer interprète fort bien, pour un autre vers des Perses, en parlant d'un cri. Mais, dans ce passage-ci, Wellauer a préféré δύσβατος, qui est difficile à comprendre, et qu'il traduit, un peu arbitrairement je crois : cum infortunio calcatus. Ahrens, qui a admis δύσβατος, rend ainsi le passage : Heu! heu! tellus Persida calamîtosa ingressu; mais il a négligé d'expliquer ce que ces mots latins voulaient dire.

XERXÈS.
Oui, que le cri de douleur remplisse la ville !

LE CHŒUR.
Poussons des sanglots ! des sanglots, des sanglots encore !

XERXÈS.
Avancez lentement ; poussez vos cris de douleur.

LE CHŒUR.
O Perse ! Perse ! pousse un cri de douleur.

XERXÈS.
Hélas! hélas! notre flotte, hélas! hélas! nos vaisseaux ont péri.

LE CHŒUR.
Je t’accompagnerai avec de tristes lamentations !

FIN


 Texte intégral 1   |   Texte intégral 2


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