Les Perses (Texte Intégral 2) Réponse

Eschyle

Eschyle

Les Perses, tragédie d’Eschyle

(Traduction de Lécluse, 1840)

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Lécluse, Fleury (1774-1845)

Helléniste, hébraïsant et bascologue. Professeur de littérature grecque et d’hébreu à la faculté des lettres de Toulouse. Doyen de la Faculté de Toulouse.

 

lespersesLe Chœur.
Parmi les Perses, on nous appelle les Fidèles. Tandis qu’ils marchent contre la Grèce, nous sommes gardiens de ce riche et superbe palais. C’est à notre expérience que le fils de Darius, Xerxès notre maître, notre roi, a confié le soin de l’empire. Mais quel triste pressentiment ! notre âme, intérieurement, s’inquiète sur le retour du roi et de sa brillante armée. L’Asie a vu emmener toutes ses forces ; elle soupire après l’élite de sa jeunesse, et nul messager, nul courrier, n’arrive dans cette capitale de la Perse ! Les habitants de Suze et d’Ecbatane, ceux que renfermaient les remparts antiques de Cissie, fantassins, cavaliers, gens de mer (quelle masse énorme d’armée !), tous ont quitté leur patrie. Tels sont partis Amistre, Artaphrènè, Mégabate, Astaspe, princes des Perses, rois soumis au grand roi, chefs d’une troupe nombreuse ; adroits à tirer de l’arc, à manier les chevaux, redoutables à l’aspect, terribles dans les combats, d’un courage insurmontable. Tels sont partis Artembare, ce vaillant chef de cavalerie, Masistre, Imée, cet habile archer, Pharandace et Sosthane, qui dompte si bien les coursiers. D’autres sont venus des féconds rivages du Nil. Tels Susiscane, Pégastagon, que l’Égypte a vu naître, le grand Arsame, qui commandait dans la ville sacrée de Memphis, Ariomarde, gouverneur de l’antique Thèbes. Des marais égyptiens, sont venus des rameurs excellents, innombrables ; à la suite du roi, ont marché les efféminés Lydiens ; et tous les peuples du continent soumis au satrape Mitragathe, au vertueux Arctée. L’opulente Sardes a vu sortir de son sein des milliers d’hommes, portés sur des chars à double et triple joug, dont la vue seule fait frémir. Les habitants du mont sacré de Tmole, Mardon et Tharybis, ces guerriers infatigables, et leurs Mysiens armés de javelots, se vantaient que bientôt la Grèce esclave ploierait sous leur joug. La riche Babylone a envoyé des troupes de toute espèce ; des matelots, des archers fiers de leur adresse. A l’ordre menaçant de leur roi, toutes l ’ont suivi ; ainsi avons-nous vu partir la jeunesse florissante des Perses. La terre qui l’a nourrie, la regrette et la pleure. Les mères et les épouses comptent, en tremblant, les jours d’une trop longue absence.
L’armée royale, cette armée qui renverse tous les remparts, est déjà passée dans le continent voisin. Sur ses navires liés avec des câbles, elle a traversé le détroit de la fille d’Athamas : un pont indissoluble s’est étendu sur la face des mers ; elles ont subi le joug.
Digne rejeton d’une race auguste, mortel égal aux dieux, le belliqueux souverain de la féconde Asie, plein de confiance dans la valeur de ses sujets courageux, conduit en Europe, et par terre et par mer, tout cet immense troupeau.
Tel qu’un dragon homicide, il jette des regards étincelants. Armé d’un million de bras, suivi de mille vaisseaux, poussant tous les chars de Syrie, il mène, contre un peuple fameux par sa lance, des guerriers redoutables par leurs flèches.
Nul, ce semble, ne devrait attendre ce flot énorme indomptable de soldats, nulle digue ne devrait arrêter ce torrent indomptable. Le Perse est vaillant, rien ne lui résiste.
Mais qui, d’entre les hommes, évitera le piège trompeur de la fortune ? qui s’en débarrassera d’un pied léger, d’un élan facile ? Caressante, à l’abord, et flatteuse, elle attire les humains dans un filet dont nul mortel ne peut se dégager.
La volonté du ciel depuis longtemps s’est manifestée. Il anime les Perses aux assauts des tours, aux mêlées tumultueuses des coursiers, à la destruction des villes.
Ils ont envisagé la vaste plaine des mers, écumant sous le souffle des vents ; et ont commis des peuples à de faibles câbles, à de frêles machines.
A cette idée, mon âme remplie de deuil est déchirée par la crainte. Oh ! malheureuse armée des Perses ! que jamais cette ville immense, Suze, ville de défenseurs, n’apprenne à proférer ces mots !
Oh ! malheureuse armée des Perses ! que jamais les murs Cissiens n’aient à répondre à ce cri d’une troupe de femmes éplorées, réduites à déchirer leurs voiles !
Cavaliers, fantassins, tous, comme un essaim d’abeilles, sur les pas de leur prince, ont franchi les promontoires de l’un et de l’autre continent, réunis par un pont.
Dans l’absence de l’époux, sa couche est trempée de larmes. Épouses désolées ! chacune de vous, par d’amoureux regrets, a poursuivi l’impitoyable compagnon de son joug, qui, pour courir aux armes, la laisse solitaire.
Pour nous, Perses fidèles, assidus dans ce palais antique, redoublons de sagesse et de prudence, nous en avons besoin. Que devient Xerxès, notre roi, le fils de Darius, le fils d’un père si chéri ? Le trait parti de l’arc a-t-il vaincu ! la force de la lance au fer aigu l’a-t-elle emporté ? – Mais déjà s’avance la mère de Xerxès, astre pareil à l’œil des dieux. Adorons notre reine ; tous, d’une voix, offrons-lui nos hommages.

 

Les Perses

Téléfilm, 1961

Le Chœur.
Salut, ô souveraine des Perses, mère vénérable de Xerxès, veuve de Darius. Vous fûtes l’épouse, vous êtes la mère du dieu des Perses, si le génie de cet empire n’a point trahi notre armée.

Atossa.
Voilà pourquoi je quitte ma superbe demeure et le lit où jadis je reçus Darius : les soucis rongent mon âme. Amis, je vous le dirai : en moi-même je ne suis pas sans crainte. Nos richesses peuvent s’écouler ; la base de la puissance que Darius, non sans l’aide d’un dieu, avait élevée, peut crouler. Une inexprimable et double inquiétude est dans mon cœur. Des trésors sans sujets n’ont rien qu’on estime ; et sans trésors, point de jours brillants pour l’État le plus fort. Nos richesses, il est vrai, sont intactes, mais je suis alarmée pour l’œil de ce palais ; car son œil, c’est le maître qui l’habite. Dans le trouble où je suis, ô Perses, ô fidèles vieillards, donnez-moi vos conseils ; c’est de vous seuls que j’attends des avis salutaires.

Le Chœur.
Reine, n’en doutez pas ; un mot de vous suffit. Faut-il parler, agir ? disposez de nous. Vous consultez ceux dont le cœur est à vous.

Atossa.
Depuis que mon fils, assemblant son armée, a marché contre la Grèce qu’il veut dévaster, des songes chaque nuit troublent mon sommeil : mais je n’en avais encore jamais eu d’aussi intelligibles que celui de la nuit dernière ; écoutez. Deux femmes me sont apparues, superbement vêtues, l’une à la mode des Perses, l’autre a la façon des Doriens ; toutes deux d’une taille au-dessus de la nôtre, d’une beauté parfaite, et visiblement filles du même père. Le sort leur avait assigné pour séjour, à l’une la Grèce, à l’autre la terre des Barbares. J’ai cru voir s’élever entre elles un débat. Mon fils, averti, accourt, veut les calmer, les contenir ; et, les mettant sous le joug, les attelle au même char ; l’une s’enorgueillissait de cet état, et, d’une bouche docile, obéissait aux rênes ; mais l’autre, rebelle au frein, se cabre, s’emporte, brise de ses mains les pièces du char, les disperse, et fracasse le joug : mon fils tombe, Darius son père arrive, le plaint ; Xerxès le voit et déchire ses vêtements. Tel est mon songe de la nuit. A mon réveil, je baigne mes mains dans une source pure, et suivie d’esclaves chargées d’offrandes, je m’approche des autels, pour présenter aux dieux préservateurs les dons qui leur plaisent. Je vois un aigle se réfugier au foyer du soleil ; épouvantée, je reste sans voix. Bientôt après, d’un vol rapide, un vautour s’abat, et déchire de ses serres la tête de l’aigle, qui, tremblant, ne fit que s’abandonner sans défense. Ce que j’ai vu, ce que je vous rends, sans doute, est alarmant. Toutefois, après tout, que risque mon fils ? vous le savez, vainqueur, il brille de gloire ; vaincu, il ne doit compte à personne ; s’il vit, il règne toujours dans cet empire.

Le Chœur.
Reine, nous ne voulons, ni trop vous effrayer, ni trop vous rassurer. Allez adorer les dieux ; priez-les, si ce présage est sinistre, de le détourner ; s’il est heureux, de l’accomplir pour vous, vos enfants, l’empire et tous vos amis. Offrez ensuite des libations à la terre et aux mânes.
Conjurez Darius votre époux, qui vous est apparu cette nuit, de ne vous envoyer, du sein de la terre, que des augures favorables pour vous et votre fils ; et de retenir au fond de la nuit infernale les songes funestes. Ce conseil, mon cœur est le devin qui le donne ; je crois qu’il vous sera profitable.

Atossa.
Bienveillants interprètes de mon songe, votre zèle pour mon fils et pour moi vous inspire : que le ciel vous exauce ! Je vais rentrer, et, suivant vos avis, sacrifier aux dieux et aux mânes qui nous sont chers. Cependant, amis, instruisez-moi : où dit-on que la ville d’Athènes est située ?

Le Chœur.
Loin, vers le couchant du soleil notre maître.

Atossa.
Et pourtant mon fils brûle d’envie de la détruire !

Le Chœur.
C’est que la prise d’Athènes amène la soumission de la Grèce entière.

Atossa.
L’armée des Athéniens est donc bien nombreuse ?

Le Chœur.
Telle qu’elle est, elle a fait mille maux aux Mèdes.

Atossa.
Ont-ils des ressources, des richesses suffisantes ?

Le Chœur.
Ils ont une mine d’argent, trésor de la terre.

Atossa.
Sont-ce les arcs et les flèches qui arment leurs mains ?

Le Chœur.
Non ; mais de fortes épées, de fermes boucliers.

Atossa.
Quel est leur maître ? Qui conduit leur armée ?

Le Chœur.
Ils ne sont esclaves ni sujets de personne.

Atossa.
Quoi ! d’eux-mêmes, ils attendront l’ennemi !

Le Chœur.
Eh ! n’ont-ils pas détruit la superbe armée de Darius !

Atossa.
Quel présage pour les mères de nos soldats !

Le Chœur.
Bientôt, je crois, vous serez éclaircie. A cette course rapide, on reconnaît un messager perse. Heureuse ou malheureuse, il apporte une nouvelle.

Le Courrier.
O villes d’Asie ! ô Perse, jadis séjour de l’opulence ! comme un seul coup a flétri tant de gloire ! la fleur des Perses est moissonnée. Hélas ! quel malheur pour moi, d’annoncer de tels malheurs ! toutefois il faut développer tous vos maux. Perses, l’armée des Barbares est détruite.

Le Chœur.
Ah ! désastre irréparable, inouï ! épouvantable ! quelle nouvelle ! Perses, vous l’entendez, fondez en larmes.

Le Courrier.
Tout est perdu ; moi-même, c’est contre tout espoir que je revois ma patrie.

Le Chœur.
Vieillards, n’avons-nous si longtemps vécu que pour apprendre ce revers inattendu !

Le Courrier.
J’ai vu, j’ai vu de mes yeux, tous nos maux ; ce n’est point d’un autre que je les tiens.

Le Chœur.
Oh ciel ! en vain, contre la Grèce, cent peuples de l’Asie avaient uni leurs armes ; la Grèce est chérie des dieux.

Le Courrier.
Les rivages de Salamine, les champs d’alentour, tout est plein des cadavres de nos soldats misérablement immolés.

Le Chœur.
Ah dieux ! les corps de nos proches, souillés de sang, errent sur les rivages du détroit, au gré de l’onde, parmi les débris flottants des vaisseaux !

Le Courrier.
Les flèches nous ont mal défendus ; l’armée entière a péri : la flotte n’a pu soutenir l’abordage.

Le Chœur.
Jetons des cris douloureux : pleurons le destin des Perses : leur armée est détruite, leur malheur est sans ressource.

Le Courrier.
O Salamine ! nom que je déteste ! ô Athènes ! que son souvenir me coûte de larmes !

Le Chœur.
Athènes est terrible à ses ennemis. Combien de femmes, dans la Perse, auront désormais à lui redemander leurs époux ou leurs fils !

Atossa.
Interdite, accablée sous le poids de cette infortune, je reste sans voix ; je ne puis parler, ni interroger ce courrier. Toutefois, quand les dieux l’ordonnent, c’est aux mortels de souffrir. Remets-toi, quelques larmes que te coûte ce récit, développe-nous tout notre malheur. Quels chefs vivent encore ? Qui sont ceux de ces rois qu’il nous faut pleurer, et que la mort a forcés d’abandonner à la foi, et leur sceptre et leur poste ?

Le Courrier.
Xerxès respire, et voit le jour.

Atossa.
Tu nous rends la lumière ; le jour brille, et succède à la nuit la plus épaisse.

Le Courrier.
Mais le chef de dix mille, Artembare, a été tué sur les rochers escarpés de Silène. Dadace qui commandait mille hommes, d’un coup de lance a été renversé de son bord. Ténagon, le plus valeureux des Bactriens, est resté sur le rivage de Salamine. Lilée, Arsame, Argeste, tous trois terrassés dans cette île, nourrice des oiseaux de Vénus, ont mordu la poussière. Arctée, venu des lieux voisins de la source du Nil, Adève, Phéressève et Pharnuque, sont tombés du même vaisseau. Matalle, ce chef brillant des trente mille chevaux noirs, est mort ; son sang, qui rejaillissait sur son menton et sur sa barbe épaisse, a rougi son visage. Le Mage Arathe, Artame le Bactrien, habiteront éternellement une terre ennemie. De même Amestris, Amphistrée, dont la lance était si redoutable ; le vertueux Ariomarde, que regretteront les Sardiens, et Sésame le Mysien. Le chef de deux cent cinquante vaisseaux, Tharybis de Lyrnesse, le beau Tharybis n’est plus, l’infortuné a péri déplorablement. Le premier en courage, le prince de Cilicie, Syennésis est mort, mais avec gloire, et son trépas a coûté cher à l’ennemi. Voilà ceux dont je me rappelle les noms ; mais ce n’est encore que la moindre partie de nos pertes.

salamine1a

Bataille de Salamine (480 av. J.-C.)

Atossa.
Hélas ! qu’entends-je ? quels malheurs effroyables ! quelle honte et quel sujet de larmes pour les Perses ! Reprends ton récit de plus haut. Combien les Grecs avaient-ils de vaisseaux, pour oser aborder la flotte des Perses ?

Le Courrier.
Quant au nombre, soyez sûre que nous remportions de beaucoup. Les Grecs n’avaient en tout que trois cents navires, outre dix qui formaient un corps de réserve. Xerxès, je le sais par moi-même, en avait mille, sans compter deux cent sept des meilleurs voiliers. Telle est la vérité. Est-ce donc le nombre qui nous a manqué ? non, mais un dieu cruel avait pesé nos destins dans une balance inégale ; il a détruit notre armée.

Atossa.
Les dieux défendent la ville de Pallas.

Le Courrier.
Athènes, oui, Athènes est indestructible ; ses citoyens vivant, son rempart est inébranlable.

Atossa.
Mais, qui a commencé l’attaque ? sont-ce les Grecs ! est-ce mon fils, trop plein de confiance dans le nombre de ses vaisseaux !

Le Courrier.
O reine ! un démon envieux, un génie fatal a tout fait. Un soldat de l’armée athénienne était venu dire à votre fils, qu’au moment où les ombres de la nuit seraient descendues, les Grecs, n’osant plus l’attendre et se rembarquant en silence, chercheraient, séparément, leur salut dans la fuite, Sur cet avis, sans se méfier, ni de la perfidie du Grec, ni de la jalousie des dieux, Xerxès ordonna à ses généraux qu’à l’instant où le soleil cesserait d’éclairer la terre de ses rayons, et où les ténèbres obscurciraient la voûte céleste, ils fermassent les passages et les détroits par trois lignes de vaisseaux, et que le reste de la flotte investit l’île d’Ajax. Si les Grecs évitaient leur défaite, si un seul de leurs navires échappait, chaque chef en répondait sur sa tête. Tels furent les ordres qu’il donna dans sa confiance : il ne savait pas ce que lui préparaient les dieux. Les troupes obéissantes se rafraîchissent en bon ordre, et les matelots disposent les rames auprès des bancs. Lorsque le soleil eut éteint ses rayons, et que la nuit fut venue, rameurs et soldats, tous, vont prendre leur place ; on les appelle à leur poste, et les vaisseaux se rangent selon l’ordre prescrit. Pendant toute la nuit, la flotte, disposée par ses chefs, garde soigneusement les passages. Le temps s’écoule, et nul des Grecs ne tente la fuite. Mais à peine l’Aurore au char lumineux eut-elle répandu son éclat sur la terre, quel de leur part, on entend un signal d’allégresse, des accents sonores et modulés, avec un chant de guerre, répété par l’écho des rochers, Les Perses, trompés dans leur attente, s’effraient ; l’hymne entonné par les Grecs, n’était point l’annonce de la fuite, mais un encouragement au combat. Le son de la trompette enflammait encore leur courage. Un cri part ; d’un seul temps, les rames tranchantes frappent l’onde salée qui frémit : bientôt ils sont tous à notre vue. Leur aile droite marchait la première, en bon ordre ; le reste de l’armée suivait. On entendait mille voix, qui disaient : « Enfants des Grecs, allez, sauvez votre patrie, sauvez vos femmes, vos fils, les temples de vos dieux, les tombeaux de vos ancêtres ; c’est pour eux tous qu’il faut combattre aujourd’hui. ». A ces mots, nos Perses ne répondent que par un murmure. Il n’était plus temps d’éviter le combat. Déjà les proues d’airain se heurtent, un navire grec commence le choc, et fracasse les agrès d’un vaisseau phénicien : tous se mêlent ensuite. Notre flotte soutient le premier effort ; mais nos vaisseaux, trop nombreux, pressés dans le détroit, ne peuvent se secourir mutuellement ; leurs becs de fer s’entrechoquent, leurs rames se brisent ; les Grecs, habiles à la manœuvre, les frappent de toutes parts, les renversent ; la mer disparaît sous les débris et les morts, les rivages et les rochers se couvrent de cadavres ; bientôt la flotte entière des barbares prend la fuite en désordre. Nos malheureux matelots, comme les thons épars, ou les poissons pressés dans la nasse, sont assommés à coups de tronçons de rames et de bancs ; les cris, les gémissements retentissent sur la plage. Enfin la nuit nous dérobe à l’œil du vainqueur. Non, dix journées entières ne me suffiraient pas pour détailler notre perte. Sachez seulement que jamais tant d’hommes n’ont péri dans un jour.

Atossa.
Ah ciel ! quel déluge de maux inonde la Perse et la race entière des barbares !

Le Courrier.
Croyez que vous n’en connaissez pas encore la moitié : le malheur qui suivit, est bien au-dessus de ce que vous venez d’entendre.

Atossa.
Et quelle infortune plus cruelle pouvons-nous avoir éprouvée ? explique-toi. Quel malheur, plus terrible encore, a donc accablé notre armée ?

Le Courrier.
L’élite des Perses, cette jeunesse si distinguée par sa naissance, son courage et son attachement au roi, a péri misérablement et sans gloire.

Atossa.
Qu’entends-je, amis ! quel coup affreux ! et par quel sort l’avons-nous perdue ?

Le Courrier.
En face de Salamine est une petite île, dangereuse pour les vaisseaux, et fréquentée par l’ami des danses, le dieu Pan. C’est là que Xerxès avait envoyé ces jeunes guerriers, pour faire main basse sur les Grecs qui s’y réfugieraient après leur défaite, et pour secourir les Perses que la mer y jetterait. Il lisait mal dans l’avenir ; car, dès que le ciel, dans le combat de mer, eut donné victoire aux Grecs, ils s’armèrent de boucliers d’airain, débarquèrent dans cette île, l’entourèrent de manière qu’aucun des nôtres ne put échapper ; et, d’abord, les assaillirent d’une grêle de pierres et de traits ; puis, fondant sur eux tous ensemble et d’un même temps, les hachèrent en pièces à coups d’épée, et les égorgèrent jusqu’au dernier. Xerxès, d’une hauteur où il s’était placé sur le rivage pour découvrir toute l’armée, témoin de ce carnage épouvantable, déchira ses vêtements, poussa des cris aigus, et, donnant le signal aux troupes de terre, prit lui-même la fuite précipitamment. Voilà le malheur que vous avez encore à pleurer.

Atossa.
Fortune ennemie ! que tu as bien trompé les Perses ! Que le châtiment d’Athènes coûte cher à mon fils ! Tant de barbares, tombés à Marathon ne suffisaient pas ! il fallait que mon fils, dans l’espoir de les venger, attirât sur nous cette foule de désastres. Mais, les vaisseaux échappés à la destruction, où sont-ils retirés ! le sais-tu !

Le Courrier.
Chaque capitaine des vaisseaux qui restaient, a fui en désordre partout ou les vents l’ont poussé. Des troupes de terre, une partie, dévorée par la soif, a péri dans la Béotie : le reste, fuyant sans prendre haleine, a traversé la Phocide, la Doride, et ces pays voisins du golfe Méliaque, ces contrées que le Sperchius arrose de ses eaux salutaires. De là, dépourvus de vivres, nous avons traversé d’abord l’Achaïe et la Thessalie, où plupart sont morts de faim comme de soif (car l’une et l’autre nous poursuivaient également) ; ensuite, la Magnésie, la Macédoine, où nous avons passé l’Axius, puis les marais de Bolbé, le mont Pangée et l’Edonie. Là, le ciel permit qu’une gelée extraordinaire glaçât dans la nuit les eaux limpides du Strymon. A ce bonheur inattendu, l’incrédule même, forcé de reconnaître des dieux, adora le ciel et la terre. Après une longue et fervente prière, l’armée s’avança sur la glace. Les troupes qui purent passer avant que le dieu du jour eût montré ses rayons, ont été sauvées ; mais quand son disque lumineux, étincelant de flammes, eut échauffé la glace de ses feux, elle se rompit, et nos soldats se précipitèrent dans le fleuve les uns sur les autres ; heureux celui qui fut le plus promptement suffoqué ! Le peu qui a pu échapper à ce péril, après avoir, à grand’peine, parcouru la Thrace, regagne en fuyant les foyers paternels. Ainsi la Perse aura longtemps à gémir et à regretter la fleur de cet empire. Mon récit est sincère, mais j’omets bien des circonstances du désastre dont les dieux nous ont accablés.

Le Chœur.
Destin irrésistible ! que tu pèses aujourd’hui sur la race entière des Perses écrasés par tes coups !

Atossa.
O malheureuse Atosse ! ô armée anéantie ! vision nocturne et véridique, que tu m’avais bien annoncé nos malheurs ! Et vous, que vous l’aviez mal interprétée ! Toutefois, il faut suivre vos conseils. Je vais, d’abord, essayer de désarmer les dieux ; j’irai, ensuite, dans le palais, chercher des offrandes pour la terre et les mânes. Il est tard, sans doute, puisque tout est perdu ; mais peut-être l’avenir sera-t-il plus favorable. Et vous, Ocirc ; fidèles ! c’est aujourd’hui qu’il faut prouver votre fidélité. Consolez mon fils, s’il arrive avant mon retour ; accompagnez-le au palais : gardons que par son désespoir il n’ajoute à nos maux.

salamine

Salamine

Le Chœur.
O roi Jupiter ! tu as donc détruit aujourd’hui l’armée des nombreux et superbes Perses ? Tu plonges Ecbatane et Suze dans la nuit du deuil. Ah ! combien de femmes, unies par la douleur, et, déchirant leurs voiles de leurs faibles mains, vont inonder leur sein d’humides pleurs ! Tristes et tendres épouses ! désormais, répandant des larmes intarissables, vous redemanderez souvent, à la couche molle du lit témoin de vos premiers plaisirs, ces jeunes époux nouvellement associés à votre joug. Hélas ! leur trépas nous arrache à nous-mêmes les regrets les plus sincères.
Ainsi gémit l’Asie entière dépeuplée d’habitants. Xerxès les a emmenés, ah ! ciel ! Xerxès les a perdus, ah ! dieux ! Xerxès, imprudemment, a tout confié à de frêles navires ! Pourquoi cette expédition n’a-t-elle plus été dirigée par ce monarque adoré de Suze, qui a si longtemps, avec bonheur, commandé nos soldats !
Fantassins et matelots, de noirs vaisseaux ailés les ont emmenés, ah ! ciel ! Des vaisseaux les ont perdus, ah ! dieux ! Des vaisseaux les ont trahis a l’abordage ! et par la main des Ioniens ! A peine notre roi lui-même, nous dit-on, leur échappe, au travers des plaines et des champs glacés de la Thrace.
Promptes victimes de la mort, hélas ! abandonnés forcément, ah ! dieux ! sur les rivages de Cychrée ! ô ciel ! Pleure, Asie, déchire ton sein ; que le cri de la douleur aille jusqu’au ciel ; élève ta triste voix, tes accents lamentables.
Jouets des flots, hélas ! ils sont la pâture, ah ! dieux ! des muets enfants de l’onde incorruptible, ô ciel ! Plus de maison qui n’ait à pleurer son maître ! Les pères, sans enfants, fondent en larmes ; les vieillards déplorent les coups du destin, tout pour eux est douleur.
Certes, désormais l’Asie n’obéira pas longtemps au Perse. Le tribut imposé par un maître, ne sera pas longtemps payé. Le trône ne sera plus adoré par des sujets prosternés. La force de nos rois est évanouie.
Plus de frein qui contienne les murmures. La langue des peuples est déchaînée, quand le joug qui les domptait est brisé. Les Perses ne sont plus ; ils ont arrosé de leur sang les sillons de l’île d’Ajax.

Atossa.
Amis ! l’expérience des maux nous l’apprend : l’homme, s’il est affaibli par l’orage du malheur, s’alarme de tout ; si le cours du sort le seconde, il croit que le vent de la fortune ne saurait changer. C’est ainsi que déjà tout m’épouvante : tout, à mes yeux, annonce des dieux contraires. Un cri, et ce n’est pas celui de la victoire, retentit à mon oreille.
Fatal effet de ma consternation ! je reviens ici de mon palais sans char, et sans la pompe qui m’accompagnait auparavant. J’apporte au père de Xerxès ces libations propitiatoires qui calment les mânes ; ce lait blanc et doux d’une génisse sans tache ; ce miel doré, distillé par l’ouvrière qui pompe les fleurs ; cette eau fluide, puisée dans la source vierge ; ce breuvage sans mélange, production d’une mère agreste, et présent d’une vigne antique ; ce fruit odorant de la blonde olive, de l’arbre qui, dans sa vie, ne dépouille point le feuillage ; enfin, ces fleurs en tresse, filles d’une terre féconde. Chers amis ! que vos hymnes aux mânes accompagnent ces dons ; évoquez l’ombre du divin Darius, tandis que ces libations, épanchées sur la terre, iront jusqu’aux dieux des enfers.

Le Chœur.
Reine vénérable des Perses, faites couler ces libations jusqu’aux fondements de la terre ; nous, dans nos hymnes, nous demanderons aux souverains des morts, de nous être favorables dans leur sombre séjour. – Souterraines et saintes déités ! Terre, Hermès, et vous roi des Enfers ! rendez au jour l’âme de Darius : car, si nous avons encore de nouveaux malheurs à redouter, lui seul pourra nous en indiquer le terme.
Peut-il m’entendre, ce roi d’éternelle mémoire, ce prince égal aux dieux, quand ma voix barbare pousse ces accents variés, douloureux, lamentables ? Mes gémissements plaintifs iront vers lui ; du fond des enfers, m’entendra-t-il bien ?
O terre ! ô princes des mânes ! permettez à une ombre glorieuse, au dieu jadis adoré dans Suze, de quitter vos demeures : rendez au jour un héros qui, dans la Perse, n’eut jamais son égal.
Cher prince ! cher tombeau, qui renfermes des restes chéris ! Arbitre des morts, ô Pluton ! renvoyez-nous Darius : Darius, hélas ! quel roi !
Jamais il ne perdit ses armées dans des guerres destructives. Les Perses le crurent inspiré des dieux et les dieux l’inspiraient, sans doute, puisque ses armes furent toujours triomphantes.
O roi, notre antique roi ! viens, sors, parais sur le sommet de ce monument ; fais briller à nos yeux et le bandeau de la tiare et la pourpre du brodequin. Viens, ô père de ton peuple, irréprochable Darius !
Viens, et tu apprendras des malheurs inouïes et récents. O maître de notre maître, parais ! d’odieuses ténèbres ont enveloppé ton empire. Toute notre jeunesse a péri. Viens, ô père de ton peuple, irréprochable Darius !
Hélas ! hélas ! ô toi que tes sujets ont tant pleuré ! quel sera, ô mon prince, pour cette terre, qui fut la tienne, le résultat de ces fléaux redoublés ? Nos vaisseaux, ces vaisseaux à rames si nombreuses, sont brisés ; ils ne sont plus des vaisseaux !

Darius.
O vous, fidèles d’entre les fidèles ! compagnons de ma jeunesse ! généreux vieillards ! de quels maux Suze est-elle affligée ? La terre frappée a gémi et s’est entrouverte. Je frémis en voyant mon épouse éplorée au pied de mon tombeau ; hélas ! je n’ai pu rejeter ses offrandes propitiatoires. Mais, vous-mêmes, vous pleurez auprès de ce monument. Vos évocations lamentables m’ont appelé. On sort difficilement des enfers ; et les dieux souterrains savent mieux saisir que rendre leur proie. Toutefois, mon pouvoir près d’eux a suffi ; je viens, mais hâtez-vous, car je ne puis passer le terme prescrit. Quel malheur nouveau accable les Perses ?

Le Chœur.
Nous n’osons t’envisager ; nous n’osons te répondre : notre ancien respect nous retient.

Darius.
J’ai cédé à vos pleurs, et je reviens des enfers ; ne prolongez point ce discours, abrégez-le plutôt : quittez un vain respect, expliquez-vous.

Le Chœur.
Je crains de t’obéir ; je crains de te parler : ce récit est affreux pour des amis.

Darius.
Puisque la crainte les surmonte, toi, mon ancienne épouse, noble compagne de ma couche, suspends tes larmes et tes soupirs, parle sans me rien déguiser. L’infortune est le partage de l’homme ; on l’éprouve sur mer, on l’éprouve sur terre, dès que la vie se prolonge.

Atossa.
O de tous les mortels le plus fortuné ! tant que les yeux ont vu la lumière du soleil, jouissant d’un sort prospère, pareil aux dieux, tu fus envié des Perses : aujourd’hui, je t’envie d’être mort avant d’avoir vu l’abîme de nos maux ! Cher Darius, tu vas bientôt tout savoir ; je n’ai qu’un mot à te dire : la puissance des Perses est anéantie.

Darius.
Comment ? par la peste ou par la guerre intestine ?

Atossa.
Non ; mais toutes nos armées ont été détruites près d’Athènes.

Darius.
Et qui, de mes enfants, y a porté la guerre ? parle.

Atossa.
L’impétueux Xerxès ; il a dépeuplé le continent.

Darius.
Est-ce par mer ou par terre, qu’il a tenté cette folle entreprise ?

Atossa.
Et par terre et par mer ; son armée, double, présentait un double front.

Darius.
Et comment une armée de terre si nombreuse, a-t-elle pu traverser la mer ?

Atossa.
Un pont, qui joignait les bords du détroit d’Hellé, lui a servi de chemin.

Darius.
Ainsi donc Xerxès a osé fermer le Bosphore ?

Atossa.
Il l’a osé : un dieu, sans doute, a tout conduit.

Darius.
Un dieu, trop puissant, hélas ! et qui a su l’aveugler.

Atossa.
On sent aujourd’hui quel malheur il a causé.

Darius.
Enfin, quel désastre vous fait verser ces larmes !

Atossa.
L’armée navale détruite, a perdu l’armée de terre.

Darius.
Quoi ! ce peuple immense, est tombé sous le fer ennemi ?

Atossa.
Hélas ! oui ; et Suze déserte pleure ses enfants.

Darius.
Dieux ! de quelle ressource vaine ont été tant de forces ?

Atossa.
Tous les Bactriens ont péri ; tous avant la vieillesse.

Darius.
Malheureux ! quelle jeunesse, quels alliés il a perdus !

Atossa.
Xerxès, dit-on, presque seul et sans suite .

Darius.
Eh bien ! que devient-il ? quel espoir de salut ?

Atossa.
S’est cru trop heureux de regagner le pont qui joignait les deux continents.

Darius.
Enfin est-il sauvé ? est-il dans l’Asie ?

Atossa.
On l’assure, et la nouvelle paraît constante.

Darius.
Ah ! que les oracles ont été bientôt vérifiés ! Jupiter les accomplit sur mon fils. J’avais prié les dieux de différer plus longtemps ; mais, quant, soi-même, on veut hâter sa perte, le ciel y consent. Sujets chéris ! j’entrevois des maux dont mon fils inconsidéré ouvre la source par sa folle audace. Il a voulu enchaîner, comme un esclave, la mer sacrée d’Hellé, le Bosphore, destiné par le ciel à couler librement. Il en a dénaturé le cours, et, le captivant dans des entraves forgées par le marteau, l’a forcé de livrer un large passage à sa nombreuse armée. Mortel, il a cru (quelle folie ! quel délire !) remporter sur Neptune et sur tous les dieux. Je crains que les trésors amassés sous mon règne, ne soient la proie du premier ravisseur.
Voilà ce qu’a produit à l’impétueux Xerxès la société des méchants. Ils lui disaient souvent, que, par la guerre, vous aviez acquis à vos enfants d’immenses richesses ; et que lui, sans courage, végétant au fond d’un palais, n’ajoutait rien à l’héritage de son père. Excité par ces reproches fréquents de ses vils flatteurs, il s’est enfin résolu à marcher contre la Grèce.

Darius.
Certes, l’ouvrage est grand et mémorable. Jamais coup semblable, tombant sur la ville de Suze, ne l’avait ainsi dévastée, depuis que Jupiter a accordé a un mortel l’honneur de régner seul, et d’étendre son sceptre sur la féconde Asie. Médus fut le premier qui commanda vos armées. Ce qu’il avait commencé, un autre, son fils, l’acheva, parce que la sagesse était le pilote qui réglait son courage. Le troisième fut Cyrus, prince fortuné, qui, parvenu à l’empire, donna la paix à tous ses sujets. Il acquit la Lydie et la Phrygie, subjugua l’Ionie ; et ne fut point haï des dieux, parce qu’il était modéré. Le fils de Cyrus fut le quatrième roi. Après lui, Smerdis, à la honte de notre patrie et de ce trône antique, devint le maître ; mais bientôt le vaillant Artaphrène, aidé de ses amis conjurés, le surprit et le tua dans son palais. Moi-même, enfin, servi à mon gré par le sort, j’ai régné et j’ai mené souvent de nombreuses armées à la guerre ; mais je n’ai jamais fait essuyer à Suze d’aussi grands revers. Aujourd’hui mon fils, jeune encore, pense en jeune homme ; il oublie mes conseils. N’en doutez pas, ô mes anciens compagnons ! tous ses prédécesseurs et moi, nous avons moins coûté que lui seul à la Perse.

Le Chœur.
O notre auguste maître ! que devons-nous faire ? comment le Perse sera-t-il plus heureux à l’avenir ?

Darius.
Si vous ne portez jamais la guerre chez les Grecs, eussiez-vous une armée encore plus nombreuse : leur terre elle-même combat pour eux.

Le Chœur.
Que dites-vous ? comment combat-elle pour eux ?

Darius.
Elle détruit par la faim des ennemis arrogants.

Le Chœur.
Mais si nous levions une armée leste et choisie ?

Darius.
Même pour celle qui reste maintenant dans le fond de la Grèce, il n’y aura ni salut ni retour.

Le Chœur.
Quoi ! toute l’armée des barbares n’a point quitté l’Europe, ni repassé le détroit d’Hellé ?

Darius.
Il n’en revient que la moindre partie, si d’après le passé, nous devons en croire les oracles, qui jamais ne s’accomplissent à demi. Sachez donc que mon fils, toujours plein d’un vain espoir, aura laissé dans la Grèce des troupes d’élite : destinées à engraisser les champs Béotiens, elles sont restées dans les plaines qu’arrose l’Asope. C’est là que les attend le plus terrible désastre, digne prix d’une orgueilleuse et sacrilège audace. Arrivés dans la Grèce, ils n’ont pas craint de dépouiller les dieux et de brûler leurs temples ; ils ont démoli les autels ; ils ont arraché de leur base les statues, et les ont dispersées dans la fange : quels crimes ! Un châtiment, non moindre les punit ; que dis-je ? va les punir encore. Vos maux ne sont pas à leur comble ; ils vont s’accroître. Je vois, dans les champs de Platée, se former, sous le fer du Dorien, un amas sanglant de cadavres. Des montagnes d’ossements, sans parler, diront aux yeux des hommes, jusqu’à la troisième génération : « Mortels, il ne faut pas s’enorgueillir à l’excès. L’insolence, en germant, porte l’épi du malheur ; la moisson qu’on en recueille, est toute de larmes. ». Témoins de cette justice, souvenez-vous d’Athènes et de la Grèce. Que désormais aucun de vos rois, peu content de son sort, ne ruine sa puissance pour envahir des États étrangers. Il est un censeur sévère, un Jupiter, qui châtie les superbes.
Vieillards, qui connaissez la sagesse, que vos avis instruisent mon fils à ne plus offenser les dieux par son audace présomptueuse. Et vous, tendre et respectable mère de Xerxès, allez dans votre palais, cherchez-y des vêtements convenables pour votre fils, et courez à sa rencontre les lui porter ; car ses habits magnifiques, déchirés dans l’excès de sa douleur, sont en lambeaux. C’est à vous de le consoler ; je sais qu’il n’écoutera que vous. Pour moi, je retourne aux royaumes sombres. Adieu, vieillards, adieu ; malgré tant de disgrâces. égayez le reste de vos jours : la fortune, croyez-moi, n’est rien chez les morts.

Le Chœur.
Tant de malheurs présents, tant de malheurs à venir, m’accablent de douleur.

Atossa.
O destin ! que de sujets de désespoir ! Mais surtout mon cœur se brise, quand je me représente l’humiliation de mon fils, couvert de vêtements déchirés. Courons lui en préparer d’autres ; tâchons de prévenir son arrivée : je n’abandonnerai point dans le malheur ce que j’ai de plus cher.

Le Chœur.
Grands dieux ! quel heureux et ferme gouvernement était le nôtre ! tant qu’un monarque auguste, suffisant à tout, irréprochable, invincible, un roi égal aux dieux, Darius, régnait sur cet empire.
La gloire suivait nos armées : les lois réglaient tout dans nos villes. A la guerre, nul désastre, nul revers ; un retour heureux ramenait dans leurs foyers nos soldats triomphants.
Combien Darius a pris de villes ! sans passer lui-même le fleuve Halys, souvent sans sortir de son palais ! Ainsi lui furent soumises les villes maritimes du golfe strymonien, voisines des campagnes de la Thrace ; Et celles qui, loin de la mer, dans le sein des terres, avaient en vain élevé leurs remparts. Ainsi le reconnurent pour maître, les cités qui bordent le large Hellesllont, la sinueuse Propontide, les bouches du Pont : Les îles voisines du promontoire, et les côtes de l’Asie ; telles que Lesbos, Samos, si fertile en oliviers, Chios, Paros, Naxe, Mycone, Andros et Ténos qui se touchent.
Il avait réduit les îles plus avancées dans les mers, Lemnos et la terre d’Icare. II avait conquis Rhodes, Cnide ; et les villes de Cypre, Paphos, Soles et Salamine ; Salamine, dont la métropole, aujourd’hui, fait couler nos larmes.
Par sa prudence, il avait su dompter les villes, si peuplées et si opulentes, des Grecs de l’Ionie. Ses troupes, ses alliés innombrables, formaient une force invincible. Aujourd’hui, n’en doutons point, les dieux ont changé. Vaincus sur terre et sur mer, c’est nous qui succombons.

Xerxès.
Hélas ! infortuné ! quel destin imprévu, funeste, est le mien ! Que le sort insulte cruellement à la face des Perses ! malheureux, que deviens-je ? A la vue de ces respectables vieillards, mes genoux se dérobent sous moi. O Jupiter ! Que ne m’as-tu plongé dans la nuit de la mort, avec tous mes soldats !

Le Chœur.
O roi, qu’est devenue votre armée superbe, et l’honneur qui réglait cet empire ? Où sont nos braves soldats ? Un dieu cruel les a détruits ! Cette terre redemande, en pleurant, la jeunesse qu’elle avait nourrie. Hélas ! Xerxès l’a perdue ; Xerxès en a surchargé les enfers. Cette foule de guerriers qu’il avait emmenés, la fleur de l’Asie, ces archers habiles, des millions d’hommes, tout a péri.

Xerxès.
Hélas ! quelles forces anéanties !

Le Chœur.
O roi ! quel coup ! quel coup terrible ! l’Asie entière en est abattue.

Xerxès.
Et c’est moi, prince déplorable et malheureux, hélas ! c’est moi qui deviens le fléau de ma famille et de ma patrie !

Le Chœur.
Voilà donc les acclamations que vous entendrez à votre retour ! des cris funestes, d’affreux, gémissements, et les accents lamentables des chants mariandyniens !

Xerxès.
Ah, ne retenez ni vos voix, ni vos pleurs, ni vos cris : deux fois, oui deux fois, le sort a tourné contre moi.

Le Chœur.
Sans doute j’élèverai mes cris, pour déplorer notre double désastre : la terre et la mer ont conspiré contre cette ville et l’ont dépeuplée ; je n’étoufferai ni mes cris ni mes larmes. Le dieu des Ioniens nous a tout enlevé : le dieu des Ioniens a protégé leurs vaisseaux, a combattu pour eux. Il a couvert de nos débris une triste plage, un rivage funeste.

Xerxès.
Pleurez. gémissez, instruisez-vous de tous vos malheurs.

Le Chœur.
Ou sont tous vos amis fidèles ? Ou sont tous vos satrapes ? Où sont Pharandace, Suzas, Pélagon ? Dotame et Agdabate ? où est Psammis ? où est Suziscane, parti d’Ecbatane ?

Xerxès.
Tombés d’un vaisseau tyrien, je les ai laissés sur le rivage de Salamine, sans vie, sur des bords escarpés.

Le Chœur.
O ciel ! et qu’est devenu Pharnuque, et le vaillant Ariomarde ? Où est le prince Sévalce et le noble Lilée ? Memphis, Tharyhis, Masistre, Artembare et Hystechme, où sont-ils ? répondez.

Xerxès.
Malheureux ! hélas ! tous dans le même combat, mortellement blessés, menaçant encore des yeux les murs abhorrés de l’antique Athènes. O ciel ! ah dieux ! les infortunés palpitaient sur la terre.

Le Chœur.
Et l’œil fidèle qui éclairait pour vous cet empire, l’inspecteur de tant de milliers de soldats, le descendant de Sésame et de Mégabate, le fils de Batanoque, Alpiste ! et Parthe, et le grand Oebare !
Vous les avez donc laissés ? O fortune ennemie ! Généreux Perses, que de malheurs sur malheurs !

Xerxès.
Quel triste souvenir ! que de braves compagnons vous me rappelez, en déplorant ces odieux, ces funestes malheurs. La pitié crie ; elle crie au fond de mon cœur.

Le Chœur.
Combien d’autres avons-nous à regretter ! Xanthe, qui commandait dix mille Mardes, et le vaillant Anchare, et Diexis et Arsame, chefs de cavalerie, Cigdagate et Lythimne, et Tolmus, insatiable de combats !

Xerxès.
J’ai vu, j’ai vu leur sépulture : ils n’étaient pas étendus sous des pavillons traînés sur des chars ; nulle escorte ne les suivait.

Le Chœur.
Quoi ! ces chefs de l’armée sont morts !

Xerxès.
Ils sont morts sans gloire ; ô ciel ! hélas !

Le Chœur.
Dieux cruels ! voilà votre ouvrage : un malheur imprévu ! exemple mémorable ; spectacle digne d’Até !

Xerxès.
Le destin nous a frappés, hélas ! pour longtemps.

Le Chœur.
Il nous frappe, l’univers le voit. Infortunes inouïes ! infortunes inouïes ! Nos efforts ont échoué contre des matelots ioniens ! Race des Perses ! quel sort fatal t’était réservé !

Xerxès.
Comment dire autrement ? une telle armée, infortuné ! je l’ai vu périr.

Le Chœur.
Eh ! quoi donc ! la grandeur des Perses serait anéantie !

Xerxès.
Vous voyez ce qui reste de mes apprêts.

Le Chœur.
Je le vois, je le vois.

Xerxès.
Ce carquois.

Le Chœur.
Voilà donc ce que vous avez sauvé ?

Xerxès.
Ce carquois, où étaient mes flèches.

Le Chœur.
Triste reste de tant de puissance !

Xerxès.
Je n’ai plus de défenseurs.

Le Chœur.
L’Ionien ne fuit donc pas ?

Xerxès.
Il est vaillant ; j’ai vu un revers incroyable !

Le Chœur.
J’entends ; notre armée navale fuir devant eux ?

Xerxès.
De rage, de désespoir, j’ai déchiré mes vêtements.

Le Chœur.
Ah dieux ! ah dieux !

Xerxès.
Plainte trop faible !

Le Chœur.
Oui, quand des maux sans nombre.

Xerxès.
Nous affligent et réjouissent nos ennemis.

Le Chœur.
La force de la Perse est brisée.

Xerxès.
Je suis privé de mes gardiens fidèles.

Le Chœur.
De vos amis, engloutis par la mer.

Xerxès.
Pleurez vos malheurs, allez dans vos foyers.

Le Chœur.
O infortune ! ô misère !

Xerxès.
Que vos cris répondent aux miens.

Le Chœur.
Malheureuse consolation du dernier des malheurs !

Xerxès.
Joignons nos tristes accents.

Le Chœur.
Hélas ! hélas !

Xerxès.
Nos maux sont affreux.

Le Chœur.
Ah ciel ! je succombe à ma douleur.

Xerxès.
Frappez votre sein, donnez-moi des soupirs.

Le Chœur.
Je pleure, je gémis.

Xerxès.
Que vos cris répondent aux miens.

Le Chœur.
O mon maître ! ce jour est le jour de la douleur.

Xerxès.
Faites éclater vos gémissements.

Le Chœur.
Hélas ! Hélas !

Xerxès.
Il faut maintenant gémir.

Le Chœur.
Et meurtrir mon visage de mes coups redoublés.

Xerxès.
Frappez votre poitrine, répétez les chants mysiens.

Le Chœur.
O douleur ! ô douleur !

Xerxès.
N’épargnez point cette barbe blanchie.

Le Chœur.
Je l’arracherai, c’est le tribut du deuil.

Xerxès.
Poussez des cris aigus.

Le Chœur.
Ah ! je vous obéirai.

Xerxès.
Ranimez ces mains, déchirez vos habits.

Le Chœur.
O douleur, ô douleur !

Xerxès.
Pleurez sur notre armée, arrachez vos cheveux.

Le Chœur.
Je les arracherai, c’est le tribut du deuil.

Xerxès.
Que les larmes mouillent vos yeux.

Le Chœur.
Mes yeux en sont inondés.

Xerxès.
Que vos cris répondent aux miens.

Le Chœur.
Hélas ! hélas !

Xerxès.
Retournez en pleurant dans vos maisons.

Le Chœur.
O Perse ! déplorable contrée !

Xerxès.
Oui, malheur à cette capitale !

Le Chœur.
Malheur assurément, malheur !

Xerxès.
Marchez lentement, en poussant des gémissements.

Le Chœur.
O Perse ! déplorable contrée !

Xerxès.
Hélas ! nos vaisseaux ! hélas ! nos trirèmes ! tout est perdu !

Le Chœur.
Je vous accompagnerai avec de tristes gémissements.

Fin.


Texte intégral 1   |   Texte intégral 3


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