Le Feu – Chapitre 10 Réponse

Chapitre 9

X

ARGOVAL

Chapitre 11

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Le crépuscule du soir arrivait du côté de la campagne. Une brise douce, douce comme des paroles, l’accompagnait.

Dans les maisons posées le long de cette voie villageoise – grande route habillée sur quelques pas en grande rue – les chambres, que leurs fenêtres blafardes n’alimentaient plus de la clarté de l’espace, s’éclairaient de lampes et de chandelles, de sorte que le soir on sortait pour aller dehors, et qu’on voyait l’ombre et la lumière changer graduellement de places.

Au bord du village, vers les champs, des soldats déséquipés erraient, le nez au vent. Nous finissions la journée en paix. Nous jouissions de cette oisiveté vague dont on éprouve la bonté quand on est vraiment las. Il faisait beau ; l’on était au commencement du repos, et on en rêvait. Le soir semblait aggraver les figures avant de les assombrir, et les fronts réfléchissaient la sérénité des choses.

Le sergent Suilhard vint à moi et me prit par le bras. Il m’entraîna.

— Viens, me dit-il, je vais te montrer quelque chose.

Les abords du village abondaient en rangées de grands arbres calmes, qu’on longeait, et, de temps en temps, les vastes ramures, sous l’action de la brise, se décidaient à quelque lent geste majestueux.

Suilhard me précédait. Il me conduisit dans un chemin creux qui tournait, encaissé ; de chaque côté, poussait une bordure d’arbustes dont les faîtes se rejoignaient étroitement. Nous marchâmes quelques instants environnés de verdure tendre. Un dernier reflet de lumière, qui prenait ce chemin en écharpe, accumulait dans les feuillages des points jaune clair ronds comme des pièces d’or.

— C’est joli, fis-je.

Il ne disait rien. Il jetait les yeux de côté. Il s’arrêta.

— Ça doit être là.

Il me fit grimper par un petit bout de chemin dans un champ entouré d’un vaste carré de grands arbres, et bondé d’une odeur de foin coupé.

— Tiens ! remarquai-je en observant le sol, c’est tout piétiné par ici. Il y a eu une cérémonie.

— Viens, me dit Suilhard.

Il me conduisit dans le champ, non loin de l’entrée. Il y avait là un groupe de soldats qui parlaient à voix baissée. Mon compagnon tendit la main.

— C’est là, dit-il.

Un piquet très bas – un mètre à peine – était planté à quelques pas de la haie, faite à cet endroit de jeunes arbres.

— C’est là, dit-il, qu’on a fusillé le soldat du 204, ce matin.

» On a planté le poteau dans la nuit. On a amené le bonhomme à l’aube, et ce sont les types de son escouade qui l’ont tué. Il avait voulu couper aux tranchées ; pendant la relève, il était resté en arrière, puis était rentré en douce au cantonnement. Il n’a rien fait autre chose ; on a voulu, sans doute, faire un exemple. »

Nous nous approchâmes de la conversation des autres :

— Mais non, pas du tout, disait l’un. C’était pas un bandit ; c’était pas un de ces durs cailloux comme tu en vois. Nous étions partis ensemble. C’était un bonhomme comme nous, ni plus, ni moins — un peu flemme, c’est tout. Il était en première ligne depuis le commencement, mon vieux, et j’l’ai jamais vu saoûl, moi.

— Faut tout dire : malheureusement pour lui, qu’il avait de mauvais antécédents. Ils étaient deux, tu sais, à faire le coup. L’autre a pigé deux ans de prison. Mais Cajard1, à cause d’une condamnation qu’il avait eue dans le civil, n’a pas bénéficié de circonstances atténuantes. Il avait, dans le civil, fait un coup de tête étant saoûl.

— On voit un peu d’sang par terre quand on r’garde, dit un homme penché.

— Y a tout eu, reprit un autre, la cérémonie depuis A jusqu’à Z, le colonel à cheval, la dégradation ; puis on l’a attaché, à c’petit poteau bas, c’poteau d’bestiaux. Il a dû être forcé de s’mettre à genoux ou de s’asseoir par terre avec un petit poteau pareil.

— Ça s’comprendrait pas, fit un troisième après un silence, s’il n’y avait pas cette chose de l’exemple que disait le sergent.

Sur le poteau, il y avait, gribouillées par les soldats, des inscriptions et des protestations. Une croix de guerre grossière, découpée en bois, y était clouée et portait : « À Cajard, mobilisé depuis août 1914, la France reconnaissante. »

En rentrant au cantonnement, je vis Volpatte, entouré, qui parlait. Il racontait quelque nouvelle anecdote de son voyage chez les heureux.

 

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