Session 2016

المملكة المغربية
ROYAUME DU MAROC

Royaume_Maroc

Ministère de l’Enseignement Supérieur de la Recherche
Scientifique de la Formation des Cadres

Présidence du Concours National Commun
École Nationale Supérieure des Mines de Rabat

ensmr

ÉPREUVE DE FRANÇAIS

Filières MP+PSI+TSI

Durée 4 heures

L’usage de toutes machines (calculatrice, traductrice, etc.) ou dictionnaire est strictement interdit.


Entre le développement de la passion et celui de l’imagination, il y a une influence réciproque. Cela est évident ; mais on peut poser la question : lequel est la cause, lequel est l’effet ? Est-ce l’éclosion passionnelle qui éveille l’imagination ? Est-ce le travail imaginatif qui suscite la passion ? La réponse varie selon les cas. Il serait oiseux[1] d’insister et de recommencer à ce propos une discussion qui répéterait celle sur l’idée fixe Ce qui est plus important, c’est de déterminer le caractère propre à l’imagination des vrais, des grands passionnés. Il ne me parait pas l’avoir signalé. Il consiste en ceci, que leur imagination est surtout affective[2].

Ce mode d’imagination affective est nécessaire aux passionnés. Les images d’origine objective — visuelles, auditives, tactiles, motrices, — représentations internes du monde externe, ne sont pas, chez les passionnés, de simples états intellectuels[3] ; mais elles sont accompagnées d’un état affectif éprouvé dans le passé, ressuscité dans le présent, qui est l’élément principal de leur état d’âme total; les images sensorielles[4] ne sont que leur condition, leur support et leur véhicule dans la conscience. Pour l’amant qui entend intérieurement la voix de sa maîtresse ou le poète le son des cloches qui ont charmé son enfance, le sentiment ravivé[5] est presque tout, la représentation intérieure n’est presque rien. L’avare du type classique qui en imagination voit et palpe son or et ses billets serrés dans son coffre-fort, n’a pas seulement des représentations visuelles et tactiles, mais en même temps des souvenirs affectifs : sans eux nulle passion. C’est avec des images de cette espèce que sont construites les passions réelles.

Parmi les matériaux que la passion emploie pour construire son idéal, le modifier, le renouveler, il faut donc mettre la mémoire affective au premier rang. La passion, en raison de sa durée, vit non seulement dans le présent, comme l’émotion, mais dans le passé et l’avenir ; elle se nourrit de reviviscences[6], de souvenirs qui ne peuvent être des représentations sèches, tout intellectuelles, comme celle de l’ingénieur qui construit un pont, ou de l’employé de chemin de fer qui combine un horaire des trains. Ces états de conscience doivent être affectifs, remémorés comme tels ou anticipés comme tels, avec les déformations et métamorphoses que subit fatalement toute image, et l’image affective plus qu’une autre. Assurément, le souvenir affectif ainsi ravivé n’a pas dans la conscience une existence indépendante et isolée ; il est toujours accolé à quelque état intellectuel qui l’a accompagné antérieurement. Par la nature des choses, il ne peut en être autrement et les adversaires de la mémoire ou de l’imagination propres des sentiments ont paru tirer une objection contre elles de ce fait. Ils demandent l’impossible, le contradictoire. La vie affective pure, sans aucun état intellectuel qui la fixe, est si vague et si exceptionnelle, qu’elle ne compte guère pour l’imagination reproductrice. Mais ne se rencontre-t-il pas des cas où une sensation, une image si fugitive que sa durée est de quelques millièmes de seconde, évoque brusquement en nous des sentiments de notre passé, si copieux, si débordants que l’état intellectuel est submergé et englouti ? Le coefficient affectif a atteint sa valeur extrême.

Nécessairement, l’imagination exerce une influence sur le développement de la passion. Chez les imaginatifs, même modestes, il se construit un idéal d’amour, de lucre[7], de puissance, de vengeance et le reste, que l’individu s’efforce à poursuivre et à réaliser, avec des variations incessantes sur ce thème. Mais si l’on a compris l’importance du coefficient affectif, on voit la différence fondamentale qui doit se produire entre la passion-sentiment et la passion intellectuelle, celle du cœur et celle de la tête, la profonde et la superficielle, la vraie et la fausse.

Chez les intellectuels, le travail de l’imagination fait illusion, donne l’apparence de solidité à une passion sans attaches, qui n’est souvent qu’un fantôme ou un exercice de dilettantisme. Chez ceux en qui l’élément affectif des représentations est le principal, l’imagination crée ou entretient des passions vraies qui possèdent tout l’individu et ne se prêtent pas à ses caprices.

Finalement, on arrive à cette conclusion un peu paradoxale ; c’est que l’imagination créatrice — au sens ordinaire — c’est-à-dire la faculté de construire un monde irréel avec des images sensorielles, est plus apte à engendrer des passions factices que des passions réelles et que, sous cette forme, son influence sur la vie passionnelle est plus faible qu’on ne le croit. Au contraire, avec l’effacement relatif des images sensorielles et le renforcement de leur coefficient affectif, l’imagination est au fond même de la passion ; elle est moins une influence qu’une participation essentielle, et comme les états de conscience complexes agissent en raison de leur complexité, l’énergie de la tendance — fond de toute passion — s’augmente de ce que la construction imaginaire y ajoute.

Théodule Ribot, Essai sur les passions, 1907.


[1] Inutile.
[2] Qui concerne les sentiments, et particulièrement, les états de plaisir ou de douleur.
[3] Qui se rapportent à l’intelligence.
[4] Qui concernent les organes des sens, la sensation.
[5] Ranimé, réveillé.
[6] Réapparition d’états de conscience déjà éprouvés dans le passé.
[7] Gain, profit.


I. RÉSUMÉ DE TEXTE (8 points)

Vous résumerez le texte ci-dessus en 100 mots avec une marge de tolérance de 10%.

Vous indiquerez obligatoirement le nombre total de mots utilisés en bas de votre copie et vous aurez soin d’en faciliter la vérification en mettant un trait vertical tous les vingt mots.
Des points de pénalité seront soustraits en cas de non-respect du nombre total de mots ±10% utilisés.

RAPPEL :
On appelle mot, toute unité typographique signifiante séparée d’une autre par un espace ou un tiret.
Exemples : c’est-à-dire = 4 mots, j’estime = 2 mots ; après-midi = 2 mots
Mais : aujourd’hui = 1 mot ; socio-économique = 1 mot, puisque les deux unités typographiques n’ont pas de sens à elles seules.
A-t-il = 2 mots car “t” n’a pas une signification propre.
Attention : un pourcentage, une date, un sigle = 1 mot.

II. DISSERTATION (12 points)

« La passion se nourrit de reviviscences, de souvenirs qui ne peuvent être des représentations sèches, tout intellectuelles ». (Lignes 22-23)

Dans quelle mesure cette affirmation s’applique-t-elle au « monde des passions » tel que vous l’avez étudié à travers les œuvres au programme ?


Télécharger l’énoncé (pdf)

Voir aussi :