Présentation d’Essai sur les données immédiates de la conscience Réponse

Introduction

Ce n’est pas par hasard si l’Essai sur les données immédiates de la conscience de Bergson a très vite reçu non pas une seule mais deux de ces abréviations qui sont réservées aux livres tout à la fois les plus familiers et les plus classiques, et qui sont donc la marque à la fois d’un événement et d’un attachement.

Si l’on parla aussi vite des « données immédiates » pour désigner le livre entier, ce fut sans doute, en effet, pour souligner et reprendre avec cette expression la revendication de Bergson d’avoir atteint un contact direct et sans distance avec une réalité, avec un absolu, celui, qui plus est, « de la conscience ».C’était, aussitôt, renvoyer à la notion et la découverte principales du livre, la durée.

Mais lorsqu’on dira « l’essai », il semblera qu’après l’audace, on souligne la prudence, ou en tout cas la méthode, et sans doute aussi le style et l’écriture de ce livre de Bergson. Parler d’un essai, même et surtout à propos de « l’immédiat »,c’est dire en effet qu’atteindre l’absolu sur ce point ne fut peut-être pas si direct que cela, ou encore que l’immédiat ne s’atteint pas (comme ce terme, deux fois négatif, l’indique déjà) sans la critique des médiations ;c’est dire aussi qu’atteindre l’absolu sur un point ne le garantit pas sur tous les autres, ne conduit pas d’emblée à un traité ou à un système, et que cet « essai » pourrait en appeler d’autres, ou encore que, s’il résout des problèmes, il ne les résout peut-être pas tous et en posera même de nouveaux. Tel sera, à côté de la durée, et de ce que Bergson n’appelle pas encore son « intuition », le sens de la critique de l’espace, annoncée dès les premières lignes du livre par une critique aussi du langage et qui, si elle donne sa méthode à « l’essai », obligera en effet son auteur à aller plus loin.

C’est bien par ces deux aspects, en tout cas, que ce livre fit événement, d’abord en lui-même (et cela, dès sa parution, en 1889), comme premier geste aussi d’une œuvre qui allait en reprendre à chaque fois le modèle en le renouvelant complètement de l’intérieur, au seuil enfin d’un « moment » philosophique (le moment « 1900 ») qui, pas plus que le siècle qui l’a suivi, ne peut se comprendre sans lui.

Certes, ces deux aspects ne valent que dans leur tension ou plutôt dans leur unité, celle du titre complet du livre et du livre lui-même, dans son mouvement et sa simplicité. Mais on peut néanmoins insister encore, brièvement, sur chacun d’eux, avant de rejoindre en effet ce dernier.

La durée

« La durée toute pure est la forme que prend la succession de nos états de conscience quand notre moi se laisse vivre, quand il s’abstient d’établir une séparation entre l’état présent et les états antérieurs » (infra, p. 74-75).

Il faut rappeler cette toute première définition de la durée, au cœur de l’Essai sur les données immédiates de la conscience, pour en mesurer toute la portée.

Ce qu’elle permet de comprendre, en effet, c’est d’abord en quoi la distinction du temps ou plutôt, justement, de la durée, et de l’espace, permet de rejoindre les «données immédiates de la conscience ». Il ne s’agit pas seulement de montrer que la succession, qui définit le temps, est incompatible avec la simultanéité, qui définit l’espace, et que ce que nous appelons le plus souvent «le temps » est pourtant une manière de nous représenter ensemble (dans une horloge, un calendrier, une ligne, un cycle, etc.), ou simultanément, ce qui ne peut pas l’être, et qu’il est ainsi une déformation de la durée. Il s’agit de comprendre que cette succession n’est pas la venue puis la disparition du temps en général, mais la succession et la conservation de ses états par une conscience sans laquelle on ne peut donc penser le temps lui-même. Le temps ne serait rien, justement, sans une conscience ou une mémoire qui le conserve dans son passage même. L’espace, qui prétend conserver, est une séparation (par du vide), tandis que la durée, que l’on croit passagère, retient et unit. Ainsi, en retrouvant le temps, on retrouve aussi la conscience, comme si l’espace ne séparait pas seulement les instants du temps, mais la conscience d’elle-même ! Telle est la médiation à critiquer, ou simplement à suspendre, tel est l’immédiat que l’on retrouve.

On ajoutera seulement deux précisions ici.

Tout d’abord, on le voit, la conscience n’est pas spectatrice, mais actrice. Les «données immédiates » ne sont pas données «à» une conscience qui s’en distinguerait, mais sont bien les données «d’une » conscience qui les unit sans s’en séparer, qui est et qui fait ces données dans leur succession même. Ce point serait capital, notamment, si l’on voulait entamer une confrontation avec la «phénoménologie » dont le fondateur, Husserl, strict contemporain de Bergson, vient lui aussi de soutenir et de publier sa thèse (en 1888).

Mais, dira-t-on, cet acte de la conscience semble bien passif : ne s’agit-il pas de «se laisser vivre »? Si cela semble d’abord être le cas, par opposition en effet à l’acte envahissant de l’espace (ou de la «spatialisation »)qu’il faut suspendre, la suite du livre montrera qu’il n’en est rien. Elle fera peu à peu voir un «moi vivant » (selon l’expression de la conclusion du livre) : «un moi dont l’activité ne saurait être comparée à celle d’aucune autre force », comme le dit le troisième chapitre, sur la liberté (infra, p. 107). De fait, c’est bien une activité et une liberté réelles que Bergson retrouvera à travers la durée et la conscience. Les «données immédiates » sont celles de nos actes ultimes, les plus profonds, les plus graves, les plus libres.

Tel est bien en tout cas l’enjeu, métaphysique, du livre, par lequel il frappa aussitôt ses lecteurs, et continuera de le faire. Mais il ne peut l’atteindre, on le voit, sans impliquer aussi, dans le même mouvement, une démarche critique.

L’espace

«Que si maintenant on cherchait à caractériser cet acte, on verrait qu’il consiste essentiellement dans l’intuition ou plutôt dans la conception d’un milieu vide homogène. Car il n’y a guère d’autre définition possible de l’espace…»

(p. 70).

Où se loge donc ici le principe de la critique bergsonienne de l’espace ?

Ce n’est pas, avant tout, dans son contenu comme «milieu vide homogène ». Au contraire, Bergson reprend ici à peu près ce par quoi Kant, notamment, l’avait défini et, surtout, ce qui assure à ses yeux la possibilité même de la science, fondée sur la distinction d’unités pures dans un espace abstrait, sur le calcul et la mesure que celui-ci rend possibles.

Mais c’est bien en revanche dans ce petit glissement presque inapparent que se glisse le changement fondamental : « l’intuition, ou plutôt la conception » que nous avons de l’espace ! Cela change tout, en effet, car affirmer comme Kant que cet espace est la forme d’une « intuition »,c’est dire qu’il fait partie de notre sensation même, qu’il est une condition de l’accès à toute chose, qu’il est inscrit en nous comme un a priori, qu’il n’a ni genèse ni histoire, qu’il est du côté (comme toute « intuition »)de l’immédiat ! Affirmer, en revanche, qu’il fait l’objet d’une « conception »,c’est dire qu’il est le résultat d’une médiation, qu’il s’impose à son contenu de l’extérieur et à certaines conditions, qu’il est du côté de notre entendement ou même, Bergson reprenant plutôt cette notion, biologique, de notre « intelligence », purement « humaine » !

Quoi qu’il en soit, et sans entrer plus dans des questions que tout lecteur de l’Essai sur les données immédiates de la conscience rencontrera au centre du livre (d’où ces deux définitions sont tirées), c’est bien à la fois sur la forme et sur la fonction de l’espace que se fondera la méthode critique de Bergson, qui vient ainsi compléter la saisie des « données immédiates » en tant que telle. C’est l’articulation de ces deux aspects qui expliquera à la fois le mouvement du livre, sa place dans une histoire, et son unité même, que toute analyse introductrice doit laisser à la lecture le soin de redécouvrir.

Un livre

L’unité du livre, c’est en effet d’abord celle de son mouvement, depuis son Avant-propos jusqu’à sa Conclusion, en passant par trois chapitres qui sont marqués à la fois par un ordre interne des questions, par des rencontres avec des problèmes qui sont aussi ceux de tout un moment, et par la profonde unité que leur donne cependant la double démarche qui les anime.

«De l’intensité des états psychologiques », «De la multiplicité des états de conscience. L’idée de durée », enfin «De l’organisation des états de conscience. La liberté» : la progression est nette, en effet, qui établit aussi ce qui sera le modèle des autres grands livres de Bergson. Un problème unique, traité intégralement : ici celui des données de la conscience, progressivement reconquises sur la diversité apparente des «états psychologiques ». Une impulsion, ou une intuition dont Bergson rappellera à de nombreuses reprises qu’elle fut à l’origine du livre et de toute sa pensée, celle de la durée, mais qui dans le livre même est traitée en son centre comme un foyer dont on s’approche et dont on repart. Des concepts précis enfin, dont fait partie comme telle «l’idée » de durée (dont on vient de rappeler la définition), mais parmi lesquels aussi ceux d’intensité et de multiplicité, qui seront soumis l’un et l’autre à une analyse critique exemplaire, et celui d’organisation, qui est loin de se réduire à une «image »,fût-elle celle de l’organisme. L’art d’écrire, chez Bergson, est d’abord celui de «composer un livre » et l’Essai en est le premier exemple, déjà une pierre de touche<ref>Marielle Macé, dans son ouvrage Le Temps de l’espace (Belin, 2006, coll. « L’extrême contemporain »), fait de « l’essai » de Bergson le point de départ de ce groupe capital pour tout le XXe siècle en France.

Critique des théories psychologiques, discussion des hypothèses sur l’espace et le temps, en philosophie mais aussi en physique, discussion sur la liberté et la «causalité psychologique », chacun des chapitres est aussi, de manière décisive, une prise de position sur des problèmes que reprendront tous les contemporains qui, avec Bergson, définissent du même coup (avec des solutions certes opposées) un moment philosophique. Le dossier qui suit la présente édition en témoigne d’ailleurs largement. Un débat s’ouvre sur une science précise (ici la psychologie, et notamment la «psychophysique »), sur la relation même entre la philosophie et la science (contre une science qui ne laisserait plus de place à la philosophie, mais aussi une métaphysique qui ne tiendrait pas compte de la science, et qui prétendrait dépasser l’expérience), enfin dans la philosophie elle-même. C’est à la fois par la force de problèmes communs, et de solutions singulières, que Bergson ouvre ainsi un moment où l’on doit tout autant le relire pour lui-même que le confronter avec Jaurès, Brunschvicg ou Alain, Nietzsche, Husserl ou Freud, James, Russell ou Whitehead, d’autres encore, pour en saisir toute la diversité et l’importance.

L’unité que redécouvrira la lecture, ce sera pourtant d’abord celle d’une écriture et d’une intuition. L’une et l’autre subiront dans l’œuvre qui suivra ce livre de multiples métamorphoses, mais elles y garderont aussi ce qui fait déjà ici toute leur force et qui est bien loin de se réduire à une inspiration vague ou à un refus simpliste, qui au contraire portent la tâche conjointe de l’intuition et de la critique à leur plus haute intensité. Le signe en sera justement dans les surprises que constitueront non seulement les prochains livres de Bergson, mais aussi les effets de son coup d’essai dans le siècle, qui ne seront jamais la répétition mécanique, mais la redécouverte toujours différente de cette idée, selon laquelle nous ne voyons pas la dimension temporelle de nos vies, les liens et les créations qui nous constituent et que nous sommes pourtant, ce temps réel qui précède la philosophie, et auquel sa plus haute tâche consiste à nous reconduire.


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