Chapitre II : De la multiplicité des états de conscience. L’idée de durée. Réponse

Bergson entreprend ici une réflexion sur le nombre et le fait de compter. Par exemple compter jusqu’à 50.

La confusion entre un temps « fantôme d’espace » et la durée

Quand on le fait, on pense opérer dans la durée, mais objecte-t-il, la question se pose « de savoir si ce n’est pas avec des points de l’espace qu’on aura composé les moments de la durée (…) Involontairement, nous fixons en un point de l’espace chacun des moments que nous comptons, et c’est à cette condition seulement que les unités abstraites forment une somme (…) mais lorsqu’on ajoute à l’instant actuel ceux qui le précédaient, comme il arrive quand on additionne des unités, ce n’est pas sur ces instants eux-mêmes qu’on opère, puisqu’ils sont à jamais évanouis, mais bien sur la trace durable qu’ils nous paraissent avoir laissé dans l’espace1.» Par ailleurs, les nombres ne sont pas de vraies unités. Le nombre est une unité quand je pense à lui mais quand je le laisse de côté pour passer au suivant, il devient une chose et chaque unité arithmétique « constitue une somme de quantités fractionnaires, aussi petites et aussi nombreuses qu’on voudra l’imaginer2. » Ce qui entraîne que « par cela même que l’on admet la possibilité de diviser l’unité en autant de parties que l’on voudra, on la tient pour étendue3

1 Essai, pp. 58-59.

2 Essai, p. 60.

3 Essai, p. 61.

Il y a deux multiplicités, celle des objets matériels qu’on peut compter, qui forment un nombre et celle des faits de conscience qui ne peuvent pas être comptés. Pourtant, on peut éventuellement compter les états de conscience comme se succédant dans le temps et extérieures les uns aux autres comme les objets saisis et énumérés dans l’espace. Mais le temps dont il est alors question est « un concept bâtard, dû à l’intrusion de l’idée d’espace dans le domaine de la conscience pure », car, ajoute Bergson, « l’extériorité est le caractère propre des choses qui occupent de l’espace, tandis que les faits de conscience ne sont point essentiellement extérieurs les uns aux autres, et ne le deviennent que par son déroulement dans le temps, considéré comme un milieu homogène4.» Avant même de donner sa définition de la durée, Bergson annonce qu’il va montrer (et il le montre déjà en le disant) que le temps « bâtard » est le fantôme de l’espace. En effet « Si (…) l’un de ces deux prétendues formes de l’homogène, temps et espace, dérive de l’autre, on peut affirmer a priori que l’idée d’espace est la donnée fondamentale. Mais, abusés par la simplicité apparente de l’idée du temps, les philosophes qui ont essayé d’une réduction de ces deux idées ont cru pouvoir construire la représentation de l’espace avec celle de la durée. En montrant le vice de cette théorie, nous ferons voir comment le temps conçu sous la forme d’un milieu indéfini et homogène n’est que le fantôme de l’espace obsédant la consciences réfléchie5

4 Essai, pp. 73-74.

5 Essai, p. 74.

Définition de la durée

Qu’est-ce donc que la durée? « La durée toute pure est la forme que prend la succession de nos états de conscience quand notre moi se laisse vivre, quand il s’abstient d’établir une séparation entre l’état présent et les états antérieurs. Il n’a pas besoin, pour cela, de s’absorber tout entier dans la sensation ou l’idée qui passe, car alors, au contraire, il cesserait de durer. Il n’a pas besoin non plus d’oublier les états antérieurs : il suffit qu’en se rappelant ces états il ne les juxtapose pas à l’état actuel comme un point à un autre point, mais les organise avec lui, comme il arrive quand nous nous rappelons, fondues pour ainsi dire ensemble, les notes d’une mélodie. Ne pourrait-on pas dire que si ces notes se succèdent, nous les percevons néanmoins, les unes dans les autres, et que leur ensemble est comparable à un être vivant dont les parties, quoique distinctes, se pénètrent par l’effet même de leur solidarité? La preuve en est que si nous rompons la mesure en insistant plus que de raison sur une note de la mélodie, ce n’est pas sa longueur exagérée, en tant que longueur, qui nous avertira de notre faute, mais le changement qualitatif apporté par là à l’ensemble de la phrase musicale. On peut donc concevoir la succession sans la distinction, t comme une pénétration mutuelle, une solidarité, une organisation intime d’éléments, dont chacun, représentatif du tout, ne s’en distingue et ne s’en isole que pour une pensée capable d’abstraire6

6 Essai, pp.74-75.

Critique de Kant et une autre traduction littéraire

L’enjeu des pages que nous venons de lire est aussi une critique de l’Esthétique transcendantale d’Emmanuel Kant qui établit l’espace comme une « forme a priori de la sensibilité ». Quant à Bergson, selon Camille Ricquier, « ayant « admis que l’espace homogène est une forme de notre sensibilité7» [il] peut mieux lui disputer le temps à la faveur duquel le réel se retrouve, matière hétérogène et continue. Tel est le point ténu sur lequel se concentre la critique de Bergson : Kant a manqué l’expérience de la durée à cause du parallèle indu qu’il établissait entre le temps et l’espace, confondant « la vraie durée et son symbole8. »(…) Bergson reconnaît (…) qu’il n’aurait pas pu arracher l’expérience de la durée à la forme spatiale que d’ordinaire on lui impose si Kant n’avait commencé par distinguer matière et forme de la connaissance. Et comment conquérir une telle distinction, et se la rendre « très nette », sans d’abord la forcer un peu, sans commencer par assimiler le temps à l’espace, et par en faire une forme comme lui9 ? » Camille Ricquier ajoute que Bergson, selon son propre aveu, n’aurait pas pu « arracher l’expérience de la durée à la forme spatiale que d’ordinaire on lui impose si Kant n’avait commencé par distinguer matière et forme de la connaissance », mais celle-ci une fois faite « vient toujours le temps d’en rabattre; une fois faite Bergson pouvait toujours nuancer cette distinction « trop tranchée » et réintroduire le temps dans la matière même de notre connaissance10.» DE la matière ou de l’être même, comme le dit Péguy.

7 Essai, p. 177.

8Essai, p. 175.

9 Camille Ricquier, la relève intuitive de la métaphysique : le kantisme de Bergson, in Frédéric Worms et Camille Riquier, Lire Bergson, pp. 36-59, pp. 48-49.

10 Camille Riciquier, art. cit., p.50.

En effet, Péguy avait senti cela dès le début lui qui écrit dans la fameuse Note conjointe : « Quand Bergson oppose le tout fait au se faisant (…) il fait une opposition, il reconnaît une contrariété métaphysique de l’ordre de l’ordre même de la durée et portant sur l’opposition, sur la contrariété profonde, essentielle, métaphysique du présent au futur et du présent au passé. C’est une distinction de l’ordre de la métaphysique. (C’est cette profonde et capitale idée bergsonienne que le présent, le passé, le futur ne sont pas du temps seulement mais l’être même10. Qu’ils ne sont  pas seulement chronologiques. Que le futur n’est pas seulement du passé pour plus tard. Que le passé n’est pas seulement de l’ancien futur, du futur de dedans le temps. Mais que la création, à mesure qu’elle passe, qu’elle descend, qu’elle tombe du futur au passé par le ministère, par l’accomplissement du présent ne change pas seulement de date, qu’elle change d’être. Qu’elle ne change pas seulement de calendrier, qu’elle change de nature. Que le passage par le présent est le revêtement d’un autre être. Que c’est le dévêtement de la liberté et le revêtement de la mémoire)11

10 c’est nous qui soulignons

11 Charles Péguy, Note conjointe sur M.Bergson et la philosophie bergsonienne in Note conjointe Gallimard, Paris, 1935, pp. 11-53, pp. 22-23.

Source : Wikipédia


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